Le Discours du
voyage de con
stantinoble, Envoyé dudict
lieu à une Damoy-
selle Fran-
coyse.

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On les vend à Lyon, en rue Merciere,
par Pierre de Tours.
1542.


L'imprimeur
au lecteur.

 

   Depuis peu de jours j'ay mis en lumiere une traduction d'Aristote, & de Philon du Monde, faicte par un scavant personnage de ce temps, lequel œuvre qui est hault & delectable, à cause que le Monde y est descript si vrayement, & naturellement par ces deux grandz Autheurs, est en prose: mais à present (amy lecteur) je te offre ceste presente description d'une partie du Monde, faite en vers aussi par un scavant, & gentil esprit de ce temps, laquelle il a intitulée, le Discours du voyage de Constantinoble , ou tu trouveras plusieurs choses qui te recreeront sans doubte, comme descriptions de Terres, de Isles, de Mers, de Villes, Chasteaux, & Eglises, & de maintz perilz dangereux, que tu liras sans danger: digressions, inventions, & fictions dessus la grand'amour qu'il portoit à la Damoiselle à qui il adresse ce present œuvre, escrivant de Constantinoble, laquelle il aymoit d'amour honneste, & soubz le nom de mariage, par ce voyage interrompu, & differé. Tu trouveras les noms antiques de maintes Isles, & villes, conferez avec les modernes, & quant & quant recit des choses dignes de memoire, qui par les histoires se / trouvent y avoir esté faictes. Tu trouveras une facilité, & felicité bien grande de nostre langue Francoyse, une doulceur, & proprieté moderne, au lieu d'une rudesse, & barbarie antique avec ses equivoques contraintz. Sur quoy (lecteur) t'esmerveillant avec moy loueras Dieu, qui t'a faict la grace d'estre de ce temps, qu'on peult à bon droict nommer Siecle doré, pour les sciences tant esclarcies, & advansees de jour en jour, & les bons espritz, que Dieu de sa grace a resveillez, & illuminez par tout, & en si grand nombre, mesmement de nostre France, & langage francoys, que tous les jours on enrichit, & ennoblit, en toute sorte, par nouvelles œuvres, & traductions, à quoy nous a ouvert la voye, & donné courage nostre bon & vertueux Roy Francoys, la noblesse duquel Dieu accroisse autant en conqueste & acquisition de pays, qu'en augmentation de lettres.

Adieu lecteur.

 

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Laissant la France à nulle aultre seconde,
La plus fertile, & fameuse du monde,
Laissant le Roy mon seigneur, & mon prince,
Pour son service en estrange province,
Perdant de veue & messieurs ses enfans,
Et de sa court les honneurs triumphans,
Et me voyant privé de la lumiere,
D'une qui est en beaulté la premiere,
Le sang esmeu par amour naturelle,
Comence en moy une forte querelle:
J'ay d'une part vouloir de satisfaire
A mon debvoir, & service au Roy faire
Pour luy donner certaine cognoissance,
Que mon vouloir surmonte ma puissance,
D'aultre costé mes sens sont esbahys
De l'esloigner, ensemble mon pays
Pour acointer une terre incognue,
De nation infidele tenue:/
Contraire à moy de foy, & d'alliance,
Ou je n'espere amytié ne fiance.
Et tout ainsi comme le jeune Autour
Volant de branche en branche tout autour
Des boys loingtains, qui esloigne son aire,
Se void laissé, & de pere, & de mere,
Et luy convient seul aprendre à voler,
A seul se paistre, à seul se consoler:
Ainsi à moy jeune de sens, & d'eage
Convient errer loingtain pelerinage,
Et loing d'amys, de voysins, & parens
Suyvre païs estranges apparens,
Mettre en oubly le naturel ramage,
Changer de moeurs, d'habitz, & de langage.
    Tous ces labeurs remplis d'estonnement
Sont au partir en mon entendement:
Mais la raison me va dire au contraire,
Que rien ne m'est tant propre, & necessaire,
Que visiter diversitez de lieux:
Et que n'en puys en fin que valoir mieulx,
Ayant cogneu mainte facon de vivre,
Ne plus ne moins que par lire maint livre