Jean de La Forest et Charles de Marillac

   La mission de La Forest a été reconstituée par V. L. Bourrilly dans deux articles: (A) "L'Ambassade de la Forest et de Marillac à Constantinople (1535-1538)". Revue Historique 76 (Mai-Juin 1901), pp. 297-328; (B) "Bertrand de la Borderie et le 'Discours du Voyage de Constantinople' (1537-1538)" Revue des Etudes rabelaisiennes (IX, 1911), pp. 183-220. Voici les grandes lignes de ces deux articles:
   La Forest devait aller proposer à Barberousse, vassal de Soliman, une alliance avec François Ier. Sous couvert d'un traité de commerce, il s'agissait de "détourner les Turcs des Vénitiens pour les lancer plutôt vers l'empereur" (Bourrilly 1911, p. 189, note 4).
   A la suite de La Forest était parti
Charles de Marillac, partisan des idées réformées et un peu suspect à la cour. Charles Quint aurait intercepté les lettres que s'envoyaient les ambassadeurs, Barberousse et le roi. L'empereur s'apprêtait alors à attaquer Barberousse et François Ier mettait au courant son "allié". La Forest serait allé jusqu'à Constantinople pour avertir Soliman des projets de l'empereur. Là, avec Barberousse, ils auraient établi un plan d'action destiné à repousser Charles Quint qui se trouvait alors maître de Tunis, La Goulette, de la Sicile, et progressait vers le nord de l'Italie. Cependant, l'invasion de la Provence, l'été 1536, se soldera par un échec. Selon Bourrilly, l'alliance turque aura été inutile pour sauver le royaume de France.
   François Ier continue toutefois d'entretenir des relations amicales avec Soliman et Barberousse. La trêve est renouvelée au début de 1537, des ambassadeurs de Barberousse sont présents à la cour de France en février. François Ier espère toujours obliger Charles Quint à conclure la paix à ses conditions, et pour cela, il le menace de son alliance avec le Turc et essaie de créer, avec les états italiens une véritable ligue contre l'empereur. Mais Venise hésite, prise entre deux feux, aussi dangereux l'un que l'autre, car elle connaît les prétentions du roi de France sur le nord de l'Italie. C'est à ce moment-là qu'eurent lieu les expéditions de Flandre et de Picardie, destinées à rassurer les Vénitiens, mais qui furent vues du côté turc comme un moyen de ne pas fournir l'aide militaire promise par François Ier à Soliman pour la campagne que celui-ci s'apprêtait à mener en Italie. 
   Pendant l'année 1537, l'armée et la flotte turque se mettent en branle et viennent s'établir en Albanie, effrayant l'Italie tout entière. La Forest avait suivi Soliman à Avlona, d'où il écrit à Georges d'Armagnac, alors ambassadeur de France à Venise, le 13 juillet 1537. En fait, la tactique de François Ier échouera et provoquera, au rebours de ses attentes, une alliance contre le Turc entre Venise, l'empereur et le Pape. Les choses tournent mal: le Sultan retourne à Constantinople où il "séquestre" sans l'avouer Marillac, qui demande qu'on envoie de toute urgence le nouvel ambassadeur, Rincon, lequel arrivera vers le 10 avril.
   La Borderie se trouvait à Constantinople avec Marillac au mois de mars: en effet il avait laissé Saint-Blancard à Chio, où le séjour se prolongeait depuis novembre 1537, et était allé l'attendre à Constantinople. Après s'être réapprovisionné, Saint-Blancard se remit en route pour la France le 19 mai. La mission à laquelle la Borderie prit part n'aurait-elle pas consisté à "doubler" le service de messageries? Sans en faire un espion, le rôle qu'il joua coûta tout de même assez cher à la couronne (2,250 l.t.) pour laisser supposer qu'il était important. On peut aussi penser que La Borderie tint pendant quelques semaines auprès de Marillac le même rôle de secrétaire que celui-ci tenait auprès de La Forest.

 


Charles de Marillac (~1510-1560)

     Originaire d'Auvergne comme Jean de La Forest qui était son cousin, en 1537, Charles de Marillac faisait ses débuts dans la carrière diplomatique. Après des études de droit à Toulouse, il était entré comme avocat au Parlement de Paris en 1534. La protection de son frère aîné, Gabriel, avocat lui aussi et l'un des plus influents de l'époque, ne put le garantir d'accusations d'hérésie (Brantôme I, 82; Vaissière, 10) qui mettaient sa vie en danger. Comme Marillac cherchait un moyen de s'éloigner de la capitale sans cesser de servir le roi, Jean de La Forest, alors sur le point de partir comme ambassadeur auprès du Sultan, l'emmena avec lui à Constantinople à titre de secrétaire. Marillac fit plusieurs fois l'aller-retour de Constantinople à Paris, entre autres en 1536 pour venir faire ratifier par le roi le traité - fruit des négociations de La Forest avec Ibrahim Pasha - par lequel la Turquie accordait aux Français de substantiels avantages commerciaux et le protectorat des nations chrétiennes en Orient (Ursu, 98). Son passage est signalé à Venise en juin 1537, alors qu'il est de nouveau en route pour Paris. Enfin en août l537, il s'embarque à Marseille avec La Borderie sur la flotte du baron de Saint-Blanquart pour retourner à Constantinople (Charrière, I, 320). Le décès de La Forest en Albanie va propulser Marillac ambassadeur intérimaire auprès du Sultan jusqu'à ce que Rincon vienne le relever de ses fonctions au printemps 1538, date à laquelle il rentre en France avec La Borderie.