Les Etudes françaises valorisées par les nouvelles technologies de l'information et de la communication Colloque international, Université de Toronto, 12-13 mai 2000

 

DANIELLE TRUDEAU

L'APPORT DES NOUVELLES TECHNOLOGIES

AU DOMAINE DE L'ÉDITION CRITIQUE

> Introduction
> Numérisation des collections
> A propos de la saisie
> Annotations et Multimédia
> Conclusion

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> Introduction

     Le titre de ce colloque - "Les Etudes françaises valorisées par les nouvelles technologies" - m'a tout de suite attirée parce que, spécialiste de la Renaissance sans autre formation en informatique que celle que je me suis donnée, je m'intéresse depuis plusieurs années au traitement numérique des textes et je m'aperçois que l'écart s'accroît sans cesse entre les compétences traditionnelles enseignées dans les programmes universitaires de lettres et celles qui sont nécessaires pour exploiter les nouvelles technologies qui s'imposent de plus en plus dans le domaine.

     Pour l'Amérique du nord, une chose est assez frappante: les programmes les plus actifs se trouvent à l'est. Si un jeune s'intéresse aujourd'hui au traitement informatique des corpus littéraires, où peut-il aller? Dans la "Silicon Valley", ce n'est pas la priorité des facultés de lettres, ni à Stanford, ni à Berkeley, ni dans aucune autre université, où ceux qui s'intéressent à ces questions sont encore très marginaux. Depuis quelques années, San José State University essaie d'articuler sa "mission" avec l'industrie environnante et de développer le partenariat avec les entreprises; cependant, on continue de considérer le domaine littéraire comme étranger à l'informatique. Ce clivage, notons-le, est assez général: les informaticiens ont peu d'intérêt pour les lettres et les gens d'affaires abandonnent le marché de la culture aux Européens. La situation finira bien par évoluer, mais pour cela, il est indispensable que nous réfléchissions aux moyens dont les applications informatiques affectent les études littéraires et que nous modifiions les objectifs de l'enseignement afin d'y intégrer ces applications. En d'autres mots, comment préparons-nous les étudiants à contribuer de manière active au mouvement, soit en tant que lecteurs-chercheurs, soit même en tant que futurs producteurs de ces nouveaux instruments de culture que sont les livres électroniques? Pour le moment, la plupart des programmes d'études françaises de la côte ouest américaine préparent de simples consommateurs, qui ignorent tout de la manière dont se fabriquent les corpus électroniques de leur discipline et des normes qui les régissent.

        Or, il y a aujourd'hui une demande pressante de publication de manuscrits et d'ouvrages en version électronique. Ce besoin est plus vivement ressenti hors des centres universitaires et des grandes villes, où il est difficile, et souvent impossible de trouver des ouvrages anciens ou même des livres publiés il y a dix ans. Il me semble que les études littéraires devraient préparer à ce travail d'édition et surtout d'édition électronique. Cet objectif peut donner un nouveau sens aux cours traditionnels de langue, de linguistique, d'histoire littéraire et culturelle dès le premier cycle universitaire. Sans viser à faire de tous des érudits, on pourrait demander que les candidats au doctorat ou à la maîtrise de lettres produisent une édition critique numérisée: outre que ce serait un excellent moyen d'évaluer les compétences des candidats à réfléchir sur les textes, de tels travaux redonneraient peut-être aux études littéraires la finalité pratique qu'elles avaient jadis par la philologie.

     Je voudrais montrer ici comment l'édition critique participe des nouvelles technologies, quels avantages elle en tire et comment en enseigner les méthodes peut aider à consolider les programmes de français. Ces réflexions s'appuient sur mon enseignement du français aux Etats-Unis et sur mon travail d'édition du Discours du Voyage de Constantinoble en vue de sa double publication, en livre imprimé et sur Internet. Une troisième version a été développée sur cédérom, mais à titre expérimental et ne sera pas commercialisée.    

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> Numérisation des collections

       L'édition critique est en relation avec l'évolution des centres d'intérêt, qui changent d'une génération et même d'une décennie à l'autre. Ainsi, si davantage de gens s'intéressent aujourd'hui à la littérature de voyage, c'est en partie parce que les textes sont accessibles grâce aux chercheurs qui ont montré l'importance de ce champ et ont fait des disciples. Il en est de même de la littérature féminine: plusieurs oeuvres oubliées ont été remises en circulation à la faveur de l'essor des études féminines depuis les années 70. La conception que nous avons de la "littérature" des siècles passés est totalement différente de celle qu'en avaient les spécialistes des années cinquante. La nouveauté, aujourd'hui, c'est que les moteurs de recherche permettent de réunir en quelques secondes des collections entières d'ouvrages portant sur un thème et que les procédures d'annotations et de transfert permettent de les lier entre eux et de les télécharger. A partir d'un site comme la Table des femmes auteurs, entrepreneurs et salonnières présenté par David Trott, on peut confier à des étudiants d'un cours sur la littérature féminine une recherche dont l'aboutissement serait la mise en ligne d'un site collectif offrant: 1. une série d'extraits annotés des oeuvres de la liste; 2. des commentaires fondés sur des relevés informatisés de thèmes, de personnages, de figures, etc.

     Dans quelques décennies, les bibliothèques auront mis leurs collections sur le réseau. Aujourd'hui, lorsqu'on parle de bibliothèque en-ligne, on pense aux fichiers téléchargés que l'on peut imprimer chez soi. Mais les avantages de la numérisation vont bien au-delà du paradigme de la photocopie dont nous avons du mal à sortir. Dès à présent, chacun peut créer et gérer sa propre collection de livres électroniques sur son ordinateur personnel ou sur les serveurs des collectivités. Un livre numérisé devient manipulable et interrogeable: c'est une machine de connaissance. C'est donc en fonction des usages informatiques des livres que nous devons repenser les études littéraires et la production d'éditions électroniques. Qu'on le veuille ou non, l'informatique affecte déjà le sens et les contenus de la recherche littéraire et par conséquent, celui des livres imprimés qui continueront de se publier.

     On peut s'arrêter quelques minutes sur un exemple, celui de la BnF. Pour sa collection Gallica classique, la BN a choisi de communiquer les ouvrages sous format "image" (PDF- lisible à l'aide d'Acrobat), n'en offrant que quelques-uns sous format "texte". Ce choix répond au souci d'offrir rapidement au public des copies exactement conformes aux livres. En effet, la saisie sous format "texte" suppose l'embauche de copistes et plusieurs révisions, c'est-à-dire la création d'un service d'édition. Le choix du format "image" règle ce problème tout en répondant au besoin de "copies conformes", mais on se doute bien que la conversion des livres ne s'est pas faite sans recours à des spécialistes et sans la mise sur pied d'équipes qui n'existaient pas auparavant parmi le personnel de la BN.

     Gallica offre aussi quelques titres en mode "texte" qui proviennent pour la plupart de la base Frantext de l'INaLF, c'est-à-dire des éditions électroniques du CNRS. Il est très intéressant pour nous, praticiens de la langue et des lettres, que la BN ait eu recours à cette base pour les ouvrages qu'elle offre en mode texte: cela cautionne de manière significative l'autorité que l'INaLF entend exercer dans le domaine de l'édition électronique. A travers son Catalogue critique des ressources textuelles sur Internet (CCRTI), l'INaLF assure déjà un certain contrôle de la qualité des éditions électroniques. Tout programme d'études qui souhaite incorporer l'édition électronique dans ses objectifs devra tenir compte du CCRTI qui s'appuie sur la norme de la "Text Encoding Initiative" (TEI).

     Le Catalogue de l'INaLF, comme plusieurs autres d'ailleurs (voir ClicNet), recense de nombreux sites éditeurs qui livrent des ouvrages en mode "texte". Il est simple de préparer des textes en HTML et c'est pourquoi tant de chercheurs, d'historiens, littéraires, philologues, et d'écrivains peuvent s'adonner librement à la publication des textes qu'ils estiment nécessaire d'échanger. Certaines des publications du site Athena, par exemple, sont le fait d'étudiants de l'université de Genève sous la direction de Pierre Perroud. Le web se prête aussi à des expériences innovatrices en ce qui concerne l'utilisation de l'espace et à ce titre, je citerais comme meilleur exemple d'exploitation des cellules (frames) le CETE de Nantes qui offre une lecture synoptique des manuscrits de Le Chevalier à la charrette. On peut comparer entre elles, folio par folio, donc vers par vers, les différentes variantes du roman. Ce type de mise en page devrait servir de modèle à l'édition électronique de manuscrits ou d'ouvrages dont il existe des variantes. Il est évident que le livre imprimé, en raison de sa linéarité, ne peut pas offrir un tel mode de lecture, si tant est qu'il se trouve un éditeur qui veuille bien publier tous les manuscrits d'un roman du Moyen Age.

     La publication sur Internet étant la meilleure manière de renouveler les corpus et de mettre les textes en valeur, on appréciera particulièrement les sites qui publient des textes rares, épuisés ou inédits, des manuscrits et des archives locales, des correspondances et des ouvrages souvent cités mais introuvables en librairie. Outre le site Gallica de la BnF, Athena (université de Genève), la Bibliothèque électronique de Lisieux, ABU, Epistemon (Poitiers), Ellug (Grenoble), le CETE (Nantes), Exeter Textes Littéraires électroniques (University of Exeter) offrent de tels textes qui attendent d'être "découverts", étudiés, expliqués, exploités et liés les uns aux autres par des praticiens de la littérature. L'avantage de ces versions numérisées est leur format textuel, qui permet de les manipuler ("copier et coller", pour les citer ou les éditer de nouveau). Lorsqu'il ne s'agit pas de manuscrits, ces versions sont pour la plupart de nouvelles éditions et non des copies exactes des livres originaux; les erreurs typographiques auront parfois été corrigées et l'orthographe modifiée en fonction des conventions modernes d'édition. On comprend dès lors quel avantage il y a à disposer de copies numérisées sous format "image" ou PDF (par exemple, celles qu'on peut télécharger de la BN), que l'on peut comparer aux versions numérisées en mode texte.

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> A propos de la saisie des textes

     La numérisation en mode texte rend l'appropriation plus facile et élimine une étape fastidieuse du travail d'édition: la copie. Elle permet de multiplier en quelques secondes les copies d'un même texte, de le sauvegarder sous différents formats et de le transmettre aussi rapidement qu'on l'a acquis. S'il n'existe pas de version numérisée du texte que l'on veut éditer et si l'on ne s'est pas donné pour règle de reproduire exactement un ouvrage, on doit le retaper ou le scanner. Les risques d'erreurs seront aussi grands dans un cas comme dans l'autre, mais il me semble que les erreurs de lecture que commettent les logiciels de reconnaissance de caractères sont plus sournoises. Du point de vue d'un technicien, les erreurs mécaniques seront plus aisées à repérer et à corriger; du point de vue d'un enseignant de français, ces erreurs ne sont pas systématiques et n'ont pas la prévisibilité d'erreurs d'orthographe ou de grammaire. Les meilleurs logiciels OCR offrent encore un taux d'erreurs très élevé, souvent dues à la confusion des caractères: un I sera interprété comme un l ou vice versa; elles peuvent provenir de taches sur le papier comme dépendre de l'environnement d'une lettre ou de sa position au début ou à la fin des lignes. De plus, certains caractères des éditions anciennes ne sont pas reconnus par les logiciels: il faut alors créer des codes numériques si on veut les reproduire exactement ou corriger manuellement toutes les occurrences de ces caractères qui auront parfois été interprétés de diverses façons. Enfin, on peut oublier de corriger des erreurs dues au scanner.

     Mais il faut tenir compte d'autres faits. Un problème plus important est d'éviter les erreurs de transcription ou corrections spontanées, qui sont dues à la compétence linguistique du copiste (par exemple "veues" sera corrigé en "vues"). Comme ce risque est élevé pour les ouvrages antérieurs au XIXe siècle, on préférera baser l'édition sur une copie scannée et traduite en format texte puis relue et corrigée par des lecteurs compétents. En fin de compte, pour obtenir la conformité maximale avec l'original, la saisie doit reposer sur des moyens optiques aussi bien que manuels. Ceci confirme le fait que l'établissement rigoureux des textes constitue la partie substantielle du travail de l'éditeur et continue de servir de critère d'évaluation des éditions modernes de manuscrits ou d'ouvrages anciens. Il est possible de viser la meilleure qualité par l'emploi des nouvelles technologies et c'est probablement même le grand défi qu'ont à relever ceux qui s'adonnent à la publication électronique. Toutes proportions gardées, on peut comparer la saisie d'un texte à l'exécution d'un morceau de musique: l'habileté à déceler et à reproduire exactement les différences orthographiques requiert une grande pratique des textes d'une certaine période, coordonnée à un entraînement à la perception formelle de l'écrit.

     On voit que la préparation des textes à elle seule requiert un niveau de précision beaucoup plus élevé que celui qu'atteignent en général les étudiants de B.A. de lettres. Il est aussi évident que l'acquisition de la compétence fonctionnelle orale ne suffit pas pour préparer des étudiants au travail d'édition. Cependant, vu les débouchés qui s'annoncent dans ce domaine, on peut fort bien concevoir des programmes d'études du traitement des textes qui posent comme prérequis la maîtrise de l'écrit (orthographe et grammaire), quitte même à créer, parallèlement à l'enseignement dirigé sur l'oral, une voie centrée exclusivement sur l'écrit.

     Le Discours du Voyage de Constantinoble a été saisi manuellement par C. Barataud et par moi-même à partir de l'édition de 1542, puis comparé aux trois autres éditions. Notre édition se base sur l'édition originale, mais n'en est pas l'exacte réplique: nous avons modernisé les s, les j, les v, mais nous n'avons pas rétabli les cédilles ni les accents manquants. On trouvera les variantes des autres éditions dans la marge. Ainsi, les lecteurs qui s'intéressent à l'histoire de l'orthographe pourront comparer le texte de l'édition originale et celui des autres éditions. Nous expliquons dans les notes les erreurs typographiques lorsqu'aucune édition ultérieure ne les corrige. Dans quelques cas où nous avons pu identifier une ponctuation omise, nous avons rétabli celle-ci et nous l'indiquons par des crochets dans le texte. Cet ouvrage ne faisant pas partie du fonds numérisé de la BN, il a fallu aller le consulter sur place, de même que les autres éditions, à l'exception de celle de 1547, pour laquelle nous disposions d'une photocopie. Travaillant aujourd'hui depuis la Californie sur un autre ouvrage du XVIe siècle, nous sommes en mesure d'apprécier le service que représente l'accès à distance aux collections de la BN. Nous avons pu obtenir la première édition de cet autre ouvrage en mode image par téléchargement. Mais comme l'image n'est pas d'assez bonne qualité pour la scanner, il faut retaper le texte. Pour ce faire, nous disposons deux fenêtres parallèles sur l'écran de l'ordinateur, l'une dans laquelle nous ouvrons le document original à l'aide d'Acrobat, l'autre réservée à la transcription en Word et au commentaire critique qui commence au moment de la saisie.

     Car du point de vue de l'édition, la saisie manuelle conserve des avantages. Elle sert d'étape préparatoire au commentaire et à l'élaboration d'outils de lecture. Plusieurs annotations ont été développées pendant la transcription du Discours: le simple fait de recopier un texte permet d'en apprécier le sens et le style de façon plus fine et d'anticiper les questions que pourrait se poser le lecteur. Il n'est pas nécessaire, ni souhaitable, de concevoir les éditions électroniques en totale rupture avec les modes de travail traditionnel. L'hypertexte était déjà le fait de l'édition critique traditionnelle: les notes de bas de page, les index, les glossaires, tout cela fait partie depuis toujours de l'édition savante. Les caractéristiques du livre imprimé se trouvent multipliées ou mieux: déployées, plutôt que transformées par le livre numérisé. On peut insérer autant de notes que l'on veut dans un ouvrage numérisé puisqu'il n'y a pratiquement pas de limite d'espace. Les renvois traditionnels sont des liens qui nous conduisent directement à la note ou à l'entrée du glossaire que l'on veut consulter. Tout le texte devient automatiquement "interrogeable", c'est-à-dire qu'on peut y localiser les occurrences de mots et y brancher des fonctions d'analyse.

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> Annotations et Multimédia

     Si les bibliothèques virtuelles sont capitales pour l'appropriation des textes, les sites éditeurs, quant à eux, peuvent se donner une ambition supplémentaire: procurer le plus de renseignements possibles sur le texte (glossaire, index, illustrations, etc), sur sa production et sa réception, les variantes des diverses éditions ou manuscrits, les liens possibles avec d'autres textes. A ceci s'ajoutent les fonctions d'interrogation de la base.

     Il est habituel d'accompagner une édition critique de notes explicatives, voire d'un essai interprétatif qui facilitent la compréhension. Ceci est obligatoire pour la plupart des ouvrages antérieurs au XIXe siècle, qui ne sont plus du tout accessibles au grand public, en dépit de ce qu'en pensent les spécialistes. Si ce n'était pas le cas, il se publierait davantage de ces textes en livre de poche aujourd'hui. La préparation d'une édition critique d'un ouvrage peu connu ou inédit du XVIe siècle représente une quantité gigantesque de recherches, qu'on ne peut pas toujours placer dans un livre imprimé. Ce problème d'espace n'existe pas pour les éditions électroniques. Quant à l'organisation du matériel, c'est l'abondance et la variété des solutions qui font problème aujourd'hui.

     La numérisation et la conversion des textes sous format HTML sont simples à réaliser. J'ai monté le Discours du Voyage de Constantinoble, les trois index et le glossaire en moins de trois mois, avec une connaissance élémentaire du langage HTML et à l'aide de logiciels du genre Adobe PageMill et Claris HomePage. Les difficultés que j'ai rencontrées tenaient d'abord à la façon d'intégrer tous les éléments de lecture sans surcharger l'écran, ensuite à la possibilité d'anticiper les questions et les problèmes des lecteurs.

     Pour en donner un exemple simple, prenons la question des "liens". En 1997, lorsque j'ai entrepris de convertir le texte en HTML, la façon la plus courante de signaler un lien était la couleur et le soulignement des mots, fonction que le lecteur pouvait désactiver s'il le souhaitait. En montant le Discours avec son appareil de notes et ses index, il est vite apparu impossible de marquer dans le texte toutes les annotations c'est-à-dire, outre les mots du glossaire, les noms de lieux, les noms de personnages, de figures mythologiques et plus de 250 notes explicatives. Non seulement les liens allaient-ils envahir la page, mais la nécessité de sortir du texte si souvent pour ensuite retrouver le point d'où on était parti rendait la lecture cahotique et rébarbative et il n'y avait plus vraiment d'avantage à utiliser l'édition électronique de préférence au livre imprimé. C'est pourquoi, dans la présente version web, seuls les mots du glossaire sont signalés par des liens. Le lecteur peut accéder aux index de lieux, de personnes et de mythologie par le tableau de gauche. Par exemple, si au cours de la lecture, le lecteur rencontre le nom de lieu Morée (le contexte est suffisamment clair pour qu'on identifie les noms comme lieux, personnages ou figures mythologiques), il peut ouvrir l'index géographique et chercher le nom en question en cliquant sur une lettre de l'alphabet. Pour faciliter le retour au texte, on a lié les entrées des index à toutes leurs occurrences dans le texte.

     Aujourd'hui, à l'aide de procédés comme "Shockwave", on peut placer un lien sur un mot sans qu'il apparaisse à la surface du texte. Seul le curseur change de forme lorsqu'on le fait glisser sur le lien caché, signalant au lecteur qu'il trouvera une annotation en cliquant sur cet endroit. Ou encore, la note apparaît sans qu'il soit besoin de cliquer lorsque le curseur passe sur le point où se trouve un lien. Si le lecteur s'interroge au cours de sa lecture, il projette sa question sur le texte en y promenant le curseur, ce qui fera apparaître l'annotation dans une bulle, au-dessus du texte. On trouve aujourd'hui ce procédé dans la plupart des logiciels (menu: "Aide"> fonction: "Voir les bulles d'aide").

     Ce procédé a des répercussions sur le contenu des annotations. D'abord "cacher" les liens oblige à prévoir les questions que se poseront les lecteurs. C'est une pratique qui suggère un souci d'exhaustivité de la part de l'éditeur. Mais n'est-ce pas déjà en cela que consiste la préparation d'une édition critique? Comment cela s'enseigne-t-il? Comment l'ai-je appris moi-même? Comment puis-je transmettre cette habileté? Il est plus facile de le montrer à l'aide de documents numérisés qu'au moyen de l'imprimé. On peut, à l'intérieur d'une période de cours, insérer dans un texte projeté sur écran, par exemple un sonnet de Ronsard, les questions posées par les étudiants, puis faire un examen critique des questions pour montrer lesquelles pourraient être retenues dans un ouvrage publié.

     Comme l'édition électronique n'a de limite ni dans le temps ni dans l'espace, les attentes des lecteurs seront probablement aussi plus grandes et plus diverses. Une fois que le lecteur aura compris que c'est à lui d'interroger le texte et non au texte de lui faire des clins d'oeil, il voudra sonder l'ouvrage plus en profondeur. Le texte électronique est plus interactif que le texte imprimé en même temps qu'il s'adapte aux divers niveaux de lecture. Ainsi, un lecteur spécialiste de la Renaissance consultera beaucoup moins le glossaire et l'index mythologique qu'un lecteur novice, qui parcourra probablement, quant à lui, tout le commentaire critique. Mais il faut prévoir tous ces niveaux de lecture. Une deuxième conséquence est que ce système de superposition de l'information risque de saturer l'écran si les annotations sont trop longues. On devra donc les tenir assez brèves. Enfin, le procédé des "bulles" peut limiter l'hypertextualité à deux niveaux, celui du texte et celui des annotations. Il est à déconseiller de pointer à partir d'une annotation de ce type (si tant est que ce soit possible). Le glossaire et les index du site actuel du Discours contiennent des liens internes et des liens vers les autres index et vers le glossaire: par exemple, l'entrée "Barbarie" dans l'index géographique contient un lien vers "Barberousse" de l'index des noms de personnages. La navigation est donc possible entre les documents, lesquels ont une certaine autonomie par rapport au texte de base. Cette autonomie disparaît si on emploie le procédé décrit ci-dessus. Par contre, l'avantage des "bulles" est qu'elles ne peuvent être ni copiées ni collées: ce procédé protège donc du plagiat l'apparat critique, c'est-à-dire le travail du chercheur. C'est pourquoi je l'utiliserai dans la version web définitive du Discours, qui comprendra toutes les annotations.

     Les éditions électroniques permettent enfin de dépasser la simple mention, en bibliographie ou en note, d'ouvrages liés au texte que l'on édite. Quand nous aurons atteint le stade où les livres seront généralement numérisés et accessibles à distance, il sera possible de monter des réseaux d'oeuvres et d'auteurs et de simuler ainsi des contextes culturels entiers. C'est dans cette idée que la BN a constitué la collection Gallica Utopie. De même, nous songeons à publier autour du Discours tout un corpus d'ouvrages parus entre 1530 et 1560, qui ont trait à la Turquie. Ces récits seront reliés les uns aux autres par un ensemble de fonctions de recherche. On verra alors quelle place a tenue le monde oriental dans l'idéologie française au cours de la Renaissance. De plus, il existe tout un ensemble de textes qui empruntent de longs passages au Discours. Dans la version imprimée, nous avons choisi des passages que nous donnons en appendice et nous renvoyons le lecteur dans les notes aux vers concernés. Ce système peut être simplifié par une présentation synoptique (au moyen de cellules) dans l'édition électronique.

     La troisième version de notre édition, le cédérom est expérimentale. Un prototype a été réalisé l'année dernière par des étudiants d'histoire de l'art sous ma supervision et celle de Kathleen Cohen, responsable de la collection de photos numérisées dans laquelle nous avons puisé les illustrations. Nous avions deux objectifs: 1. jeter les bases d'une collaboration entre deux sections de la faculté des Lettres également intéressées aux nouvelles technologies; 2. développer pour l'édition du texte une architecture, c'est-à-dire un système de présentation qui pût intégrer de manière cohérente le texte avec ses annotations, des illustrations et des commentaires enregistrés. Les étudiants qui ont participé au projet étaient inscrits dans le cours d'histoire de l'art et ils recevaient des unités de valeur pour leur travail. L'élaboration du cédérom nous a permis de tester l'idée de remplacer le cliquage par le mouvement du curseur. Comme prévu, ce procédé s'avère esthétiquement supérieur au lien souligné et à l'ouverture-fermeture des fenêtres. Nous avons aussi pu constater que l'interactivité pousse à développer l'annotation des textes et l'environnement de lecture. Le déplacement du curseur est devenu le principe général du cédérom: des points sensibles distribués sur l'écran correspondent aux différents outils de lecture: notes, illustrations, cartes, index, etc. Ils s'effacent aussitôt que le curseur est déplacé vers un autre point. On peut en créer de nombreux et les distribuer comme autant de zones de lecture sur l'écran. Nous nous sommes servi comme modèle de L'Apocalypse d'Angers, cédérom publié par les éditions Syrinx.

     La formation en lettres ne prépare pas à oeuvrer dans le domaine du "multimédia". Il ne suffit pas de bien connaître l'art, la musique et la littérature; encore faut-il avoir une conception générale d'un projet, savoir quels objets lier les uns aux autres et pourquoi les réunir dans un même espace. Le cédérom est comparable en ceci au cinéma: chaque élément doit remplir une fonction par rapport à l'ensemble. Le prototype actuel du Discours n'est satisfaisant qu'au point de vue de l'architecture, c'est-à-dire du fonctionnement des zones de lecture. L'iconographie et les documents sonores sont entièrement à revoir, parce qu'ils ne s'articulent pas d'assez près au texte. J'ai l'intention de travailler avec des étudiants de maîtrise de français sur une deuxième version qui intégrera de manière plus cohérente les différents types de documents.

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> Conclusion

      Le domaine de l'édition critique a toutes les chances aujourd'hui de connaître une sorte de renaissance dans les programmes d'études à la faveur de la plus grande diffusion des textes que permettent les nouvelles technologies. Car, si cette diffusion commence par la mise en ligne de textes scannés, elle ne peut s'arrêter là: ce serait par trop négliger le potentiel des moyens informatiques de traitement des corpus. Par ailleurs, la préparation des textes numérisés n'est pas une simple opération mécanique, elle demande des compétences en langue et en littérature et une habileté particulière dans l'observation critique de documents écrits. La mise sur réseau de leurs collections par les bibliothèques fait apparaître de nouveaux centres d'intérêt autour de textes inédits qui appellent un commentaire. Mais surtout, de nouveaux types de recherche sont rendus possibles aujourd'hui par les moyens informatisés de traitement des textes et des corpus. On peut, sans exagérer, parler d'une modification fondamentale de la recherche en lettres lorsqu'on peut consulter des bases comme ARTFL. Les spécialistes des différentes périodes de l'histoire littéraire doivent donc recevoir une formation qui intègre aussi bien la production que la consultation de ressources en ligne. A l'heure actuelle, si les programmes d'études françaises préparent des chercheurs qui sauront consulter les ressources, rares sont ceux qui forment des spécialistes des applications de ces nouveaux moyens de communication au domaine des humanités. La critique textuelle semble le champ idéal pour exploiter à leur maximum les techniques modernes de présentation et de traitement des textes, à la condition que l'on puisse se procurer à la fois une solide formation en histoire littéraire et linguistique et une compétence dans les technologies de l'information et de la communication.

 

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San José State University | Department of Foreign Languages

 

D. Trudeau
Avril 2000 - Septembre 2007

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