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Le Discours
du On les vend à
Lyon. en rue Merciere, * Texte numérisé
et annoté à partir de l'exemplaire de la
Bibliothèque nationale (Rés
J 12286)
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INTRODUCTION
Le
Discours du Voyage de Constantinoble est la relation par
Bertrand de La Borderie d'un parcours effectué en 1537 dans le
cadre d'une mission qui consistait, à l'origine, à
retrouver Jean de La
Forest, ambassadeur de François
Ier auprès de Barberousse et de Soliman, pour lui remettre des
lettres du roi. Le lien de parenté qui unissait La Borderie
à La Forest semble expliquer qu'il ait été
choisi pour accompagner Charles
de Marillac, secrétaire de La
Forest, qui retournait prendre son poste auprès de ce dernier.
La Borderie adresse son poème à sa fiancée,
s'excusant d'avoir dû retarder leur mariage pour aller servir
le roi (vers 309-334).
L'excursion sur les côtes de
l'Adriatique, qui ne devait durer que quelques semaines, se prolonge
pendant les longs mois d'hiver: parti de Marseille en août
1537, La Borderie ne reviendra à Paris qu'au mois de juin
suivant. Des circonstances imprévues vont en effet obliger les
Français à pousser jusqu'à Constantinople au
lieu de rentrer en France. Lorsque la mission parvient en Albanie
où elle doit retrouver La Forest, c'est pour apprendre que
celui-ci est décédé (vers 343-354)
et que Soliman repart pour Andrinople, emmenant Marillac avec lui.
Aussitôt, la flotte française fait cap sur la Turquie
pour aller se réapprovisionner à Constantinople et
ramener Marillac en France. Mais le Discours ne mentionne pas
la véritable raison de ce changement d'itinéraire. A la
place, La Borderie nous offre le récit mi-épique,
mi-galant d'une formidable tempête en mer (vers
392-744)
dont il sauve la flotte française en invoquant le dieu Amour
qui sommeille au fond de son coeur et qui, s'éveillant
soudain, force la Mort à se retirer en la menaçant de
la rendre elle-même amoureuse (vers 667-737).
Ce serait donc à la suite de cette tempête annonciatrice
de l'hiver que les Français auraient décidé de
poursuivre leur voyage vers l'Orient (vers 763-770).
Le "secret diplomatique" obligeait-il
La Borderie à taire la véritable raison de son voyage?
On peut le supposer mais il est aussi possible que, l'ouvrage
étant destiné à une "demoiselle"
courtisée, les considérations politiques n'y
paraissaient pas de mise. Reste que, même si le poème se
situe davantage sur les plans sentimental et moral et que l'auteur
s'intéresse davantage à la géographie
qu'à la stratégie, les allusions au contexte politique
y sont nombreuses. Il semble en outre que La Borderie se soit
efforcé de donner à sa mission une résonance
plus héroïque en même temps que plus conforme
à la nouvelle position officielle de la France dans le conflit
qui opposait Charles Quint et Soliman. En effet, si François
1er n'avait pas complètement rompu ses relations avec le
Sultan, il n'était plus libre en 1542, même au sein de
sa propre cour, de poursuivre ouvertement cette alliance jugée
contre nature avec une puissance barbare qui faisait trembler les
peuples européens. Lorsque les Français arrivent
à Corfou en septembre 1537, les Corcyriens, qui viennent tout
juste de repousser une attaque des Turcs, refusent d'approvisionner
les vaisseaux en eau potable (vers 193-214).
Or, précédant le récit de cet épisode, se
trouve une allusion indirecte à la propagande impériale
qui accusait la France de favoriser l'invasion de l'Europe par les
Turcs: selon La Borderie, les Français allaient
précisément user de leur influence auprès du
Sultan pour le convaincre de renoncer à son projet d'envahir
l'Italie:
Il nous fut dict, que les Turcquesques voilles
Se retiroyent droit à Constantinoble:
Et le seigneur par terre à Endrenople.
Qui nous donna un grand contentement
D'estre certains du prompt departement
Que Turcs faisoyent hors la terre Chrestienne
Car nous estions (quelque chose qu'on tienne)
La envoyez pour un effect semblable:
A tous Chrestiens utile & profitable.(vers 178-186)
L'histoire
est quelque peu différente et le rôle joué par la
France moins dépourvu d'intérêt politique et
économique. La trêve conclue entre les Vénitiens
et les Turcs, au grand scandale du reste de la
Chrétienté, avait procuré à la
République une position avantageuse dans la
Méditerranée que François 1er n'aura de cesse
d'acquérir pour la France, faute de mieux, après la
défaite de Pavie. Montant d'un côté un
réseau d'alliances très complexe avec les états
allemands désireux de s'émanciper de la tutelle
impériale, le "roi très chrétien" pousse d'abord
Soliman à attaquer sur le front oriental et empêche
ainsi Charles d'imposer, via Ferdinand d'Autriche, son
hégémonie en Europe centrale. Plus tard, quelques
années avant la mission de La Borderie, l'avancée des
Turcs en Europe se révélant une arme moins efficace que
prévu, la stratégie française change d'objectif.
Elle consiste alors à lancer les Turcs à l'assaut de
l'Italie pour récupérer le Milanais et Gênes
perdus en 1521 et pour affaiblir Charles Quint, qui s'est fait
entretemps le champion de l'Europe chrétienne. Pendant tout ce
temps, François 1er obtient de Soliman que Barberousse,
depuis Tunis où il règne sur la côte d'Afrique du
nord, fasse la chasse aux vaisseaux de l'empereur et pille
impunément les côtes d'Italie et de Sicile. Enfin, chose
non négligeable et seul véritable gain de toutes ces
tractations, La Forest réussit à conclure en 1535 une
trêve commerciale qui donne à la France le
protectorat
dans la Méditerranée orientale. Ainsi, si Charles avait
évincé François dans la lutte pour le titre
d'empereur, il ne pouvait circuler dans la Méditerranée
sans l'accord de son rival, sous la bannière duquel tous les
vaisseaux chrétiens qui circulaient dans cette partie du monde
devaient se placer sous peine d'être pris en chasse par les
Turcs.
Outre la rivalité
personnelle qui opposait François 1er à l'empereur
depuis 1519, plusieurs raisons justifiaient une alliance avec le Turc
même aux yeux des peuples chrétiens: les états
allemands craignaient l'intolérance des impériaux
à l'égard des nouvelles religions; les Hasbourgs
menaçaient constamment d'envahir les petits états
d'Italie et des Balkans; le sac de Rome par des Chrétiens
était un acte inexcusable; enfin, la formidable force de
frappe des Turcs apparaissait comme le seul moyen de tempérer
la puissance de l'empereur en Europe. François 1er avait
là une occasion de se poser en "pacificateur". C'est dans cet
esprit que les négociations avec la Porte furent toujours
présentées comme elles le sont dans le poème de
La Borderie. Mais en 1538, l'opinion se tourne du côté
de Charles Quint. La propagande des impériaux contre la
politique pro-turque de la France portait finalement fruit: ceux qui
avaient d'abord soutenu la diplomatie française, l'Angleterre
la première, la reniaient maintenant et promettaient à
l'empereur leur soutien militaire pour chasser les barbares de la
Méditerranée occidentale. François 1er ne
pouvait plus s'en tirer avec la seule promesse de rester neutre en
cas de conflit entre le Sultan et l'empereur: il lui fallait
s'engager plus concrètement dans la lutte ou courir le risque
d'être isolé, affaibli, et sans doute attaqué par
les impériaux. Pendant que La Borderie est en route pour
Constantinople, à la cour, le connétable de Montmorency
convainc François 1er de la nécessité de se
rapprocher de Charles mais ne parvient pas à lui faire
abandonner complètement le Sultan. C'est ce qui explique
l'apparente inconsistance de la diplomatie française à
partir de ce moment.
Descriptions de Constantinople au XVIe
siècle
Le Discours du Voyage de Constantinoble constitue la première description en français de la ville au XVIe siècle. En effet, les relations de voyage en orient de Jerôme Maurand et de Pierre Gille, qui datent de quelques années après l'expédition de La Borderie, ont été écrites, la première en italien et la seconde en latin.
Bertrand de La Borderie
On sait peu de choses sur La Borderie. On ignore sa date de naissance, mais on sait par le Discours qu'il était orphelin et n'avait de parent que Jean de La Forest, dans la famille duquel il aurait été élevé avant de venir à la cour. A partir de 1525, il est page de l'écurie du roi; en 1530, il reçoit une pension à l'occasion de sa "mise hors de page" et semble rester à la cour où il se prépare à la carrière diplomatique (Turquie, 1537; Suisse, 1542). Il obtient finalement la charge de pannetier royal en 1546. Entre-temps, il se lie avec Clément Marot qui le considérait comme son disciple. Plus attiré par la plume que par les armes, il prit malgré tout part à deux expéditions militaires en Flandre et dans le Piémont, épisodes que rappelle le Discours au moment de la fameuse tempête en mer. Mondain avant d'être écrivain, La Borderie pratiquait l'écriture en dilettante, si bien que nous n'avons de lui que deux oeuvres importantes: le Discours et L'Amie de Court, publiés tous deux la même année (bibliographie). On perd sa trace après 1546, date qui précède de peu la disparition de ses deux protecteurs, François 1er (mort en 1547) et Marguerite de Navarre (1549).
Choix du texte
Le texte du Discours du Voyage de Constantinoble que nous donnons ici est celui de la première édition, publiée à Lyon par Pierre de Tours en 1542. Les éditions ultérieures ne présentent aucune variante textuelle importante, différant seulement au point de vue typographique ou orthographique. G. Corrozet (V2=1546) s'est visiblement appuyé sur le texte édité de 1542 dont il a corrigé certaines coquilles. J. de Tournes a poursuivi ce travail en publiant le texte dans Opuscules d'Amour (O=1547). L'orthographe de J. de Tournes, comme on le remarque aussi pour l'édition qu'il a donnée de L'Amie de Court, autre poème de La Borderie figurant aussi dans les Opuscules, se démarque de celle de ses deux collègues: novatrice à bien des égards, elle se charge souvent de lettres quiescentes. La ponctuation est plus expressive, mais parfois un peu envahissante. La comparaison des trois éditions permet de suivre l'évolution des usages typographiques, qui se compliquent plutôt qu'ils ne se simplifient.
Jugements portés sur le texte
Le Discours paraît avoir capté l'attention du public dans les dernières années du règne de François 1er puisqu'il fut publié trois fois entre 1542 et 1547. Ce fait à lui seul permet déjà de dire que l'ouvrage répondait à ce que les imprimeurs et le public d'alors attendaient d'oeuvres en "langue vulgaire". Il n'est que de se reporter à la préface de la première édition pour mieux comprendre selon quels critères ces ouvrages étaient jugés. Ainsi, l'imprimeur lyonnais Pierre de Tours souligne que le Discours n'est pas une traduction du latin ou du grec mais, chose nouvelle alors, une description originale, en français et en vers, de la Grèce et de l'Asie mineure; il met en avant la clarté et la simplicité "modernes" de la langue, qu'il oppose au style latinisant, barbare et "contraint" d'autres auteurs (qu'il ne nomme pas); il note l'effort qui a été fait pour procurer au lecteur une connaissance générale des événements majeurs qui ont marqué cette partie du monde non seulement dans l'antiquité, mais aussi au Moyen Age et jusqu'à la période contemporaine. De Tours remarque aussi que La Borderie a désigné les lieux selon leur double nom "moderne", adjectif signifiant ici "contemporain", et classique. On peut ajouter que l'auteur explique souvent l'étymologie des toponymes. En effet, les noms de lieux avaient été tellement transformés d'abord sous l'empire byzantin, puis à la suite de la conquête turque, que le lecteur ordinaire ou même ceux qui connaissaient la Grèce par les ouvrages antiques ne pouvaient en identifier les régions et les villes à partir des appellations "modernes", c'est-à-dire byzantines ou turques.
Ces quelques points relevés dans la préface permettront de situer le Discours dans le contexte de l'illustration de la langue française. Cette question a été à l'ordre du jour pendant toute la première moitié du XVIe siècle et surtout au cours du règne de François 1er. Et, en effet, ce qui anime Pierre de Tours, c'est bien le désir de procurer au public des ouvrages instructifs et divertissants qui "enrichissent" et "ennoblissent" la langue française. La perspective était alors plus scientifique que littéraire - il s'agissait de composer des ouvrages didactiques ou savants en langue française - , mais la finalité était déjà celle de La Deffence et Illustration de la langue françoyse (1549): hausser la langue vulgaire au rang de langue savante en traitant de sujets scientifiques ou philosophiques.
Les critiques se sont toutefois montrés d'une grande sévérité à l'égard de La Borderie qui a fait les frais d'une certaine politique des "grands auteurs". Abel Lefranc retrouvait dans L'Amie de court toutes les médiocrités de l'école poétique d'avant la Pléiade, "sans aucune des qualités qui avaient rendu celle-ci supportable". Autrement dit, comme La Borderie n'égalait pas Marot, sa poésie n'avait aucune valeur. Bourrilly n'est pas plus généreux, attribuant tout au plus au Discours un intérêt "documentaire et historique" (Bourrilly 1911, p.219, note 1).