Le Discours du
voyage de con
stantinoble, Envoyé dudict
lieu à une Damoy-
selle Fran-
coyse.

On les vend à Lyon. en rue Merciere,
par Pierre de Tours.
1542.

*

Texte numérisé et annoté à partir de l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (Rés J 12286)
par Danielle Trudeau

 


INTRODUCTION

La Borderie et le Discours du Voyage de Constantinoble.

      Le Discours du Voyage de Constantinoble est la relation par Bertrand de La Borderie d'un parcours effectué en 1537 dans le cadre d'une mission qui consistait, à l'origine, à retrouver Jean de La Forest, ambassadeur de François Ier auprès de Barberousse et de Soliman, pour lui remettre des lettres du roi. Le lien de parenté qui unissait La Borderie à La Forest semble expliquer qu'il ait été choisi pour accompagner Charles de Marillac, secrétaire de La Forest, qui retournait prendre son poste auprès de ce dernier. La Borderie adresse son poème à sa fiancée, s'excusant d'avoir dû retarder leur mariage pour aller servir le roi (vers 309-334).
     L'excursion sur les côtes de l'Adriatique, qui ne devait durer que quelques semaines, se prolonge pendant les longs mois d'hiver: parti de Marseille en août 1537, La Borderie ne reviendra à Paris qu'au mois de juin suivant. Des circonstances imprévues vont en effet obliger les Français à pousser jusqu'à Constantinople au lieu de rentrer en France. Lorsque la mission parvient en Albanie où elle doit retrouver La Forest, c'est pour apprendre que celui-ci est décédé (vers
343-354) et que Soliman repart pour Andrinople, emmenant Marillac avec lui. Aussitôt, la flotte française fait cap sur la Turquie pour aller se réapprovisionner à Constantinople et ramener Marillac en France. Mais le Discours ne mentionne pas la véritable raison de ce changement d'itinéraire. A la place, La Borderie nous offre le récit mi-épique, mi-galant d'une formidable tempête en mer (vers 392-744) dont il sauve la flotte française en invoquant le dieu Amour qui sommeille au fond de son coeur et qui, s'éveillant soudain, force la Mort à se retirer en la menaçant de la rendre elle-même amoureuse (vers 667-737). Ce serait donc à la suite de cette tempête annonciatrice de l'hiver que les Français auraient décidé de poursuivre leur voyage vers l'Orient (vers 763-770).
     Le "secret diplomatique" obligeait-il La Borderie à taire la véritable raison de son voyage? On peut le supposer mais il est aussi possible que, l'ouvrage étant destiné à une "demoiselle" courtisée, les considérations politiques n'y paraissaient pas de mise. Reste que, même si le poème se situe davantage sur les plans sentimental et moral et que l'auteur s'intéresse davantage à la géographie qu'à la stratégie, les allusions au contexte politique y sont nombreuses. Il semble en outre que La Borderie se soit efforcé de donner à sa mission une résonance plus héroïque en même temps que plus conforme à la nouvelle position officielle de la France dans le conflit qui opposait Charles Quint et Soliman. En effet, si François 1er n'avait pas complètement rompu ses relations avec le Sultan, il n'était plus libre en 1542, même au sein de sa propre cour, de poursuivre ouvertement cette alliance jugée contre nature avec une puissance barbare qui faisait trembler les peuples européens. Lorsque les Français arrivent à Corfou en septembre 1537, les Corcyriens, qui viennent tout juste de repousser une attaque des Turcs, refusent d'approvisionner les vaisseaux en eau potable (vers
193-214). Or, précédant le récit de cet épisode, se trouve une allusion indirecte à la propagande impériale qui accusait la France de favoriser l'invasion de l'Europe par les Turcs: selon La Borderie, les Français allaient précisément user de leur influence auprès du Sultan pour le convaincre de renoncer à son projet d'envahir l'Italie:

Il nous fut dict, que les Turcquesques voilles
Se retiroyent droit à Constantinoble:
Et le seigneur par terre à Endrenople.
Qui nous donna un grand contentement
D'estre certains du prompt departement
Que Turcs faisoyent hors la terre Chrestienne
Car nous estions (quelque chose qu'on tienne)
La envoyez pour un effect semblable:
A tous Chrestiens utile & profitable.
(vers 178-186)

      L'histoire est quelque peu différente et le rôle joué par la France moins dépourvu d'intérêt politique et économique. La trêve conclue entre les Vénitiens et les Turcs, au grand scandale du reste de la Chrétienté, avait procuré à la République une position avantageuse dans la Méditerranée que François 1er n'aura de cesse d'acquérir pour la France, faute de mieux, après la défaite de Pavie. Montant d'un côté un réseau d'alliances très complexe avec les états allemands désireux de s'émanciper de la tutelle impériale, le "roi très chrétien" pousse d'abord Soliman à attaquer sur le front oriental et empêche ainsi Charles d'imposer, via Ferdinand d'Autriche, son hégémonie en Europe centrale. Plus tard, quelques années avant la mission de La Borderie, l'avancée des Turcs en Europe se révélant une arme moins efficace que prévu, la stratégie française change d'objectif. Elle consiste alors à lancer les Turcs à l'assaut de l'Italie pour récupérer le Milanais et Gênes perdus en 1521 et pour affaiblir Charles Quint, qui s'est fait entretemps le champion de l'Europe chrétienne. Pendant tout ce temps, François 1er obtient de Soliman que Barberousse, depuis Tunis où il règne sur la côte d'Afrique du nord, fasse la chasse aux vaisseaux de l'empereur et pille impunément les côtes d'Italie et de Sicile. Enfin, chose non négligeable et seul véritable gain de toutes ces tractations, La Forest réussit à conclure en 1535 une trêve commerciale qui donne à la France le protectorat dans la Méditerranée orientale. Ainsi, si Charles avait évincé François dans la lutte pour le titre d'empereur, il ne pouvait circuler dans la Méditerranée sans l'accord de son rival, sous la bannière duquel tous les vaisseaux chrétiens qui circulaient dans cette partie du monde devaient se placer sous peine d'être pris en chasse par les Turcs.
      Outre la rivalité personnelle qui opposait François 1er à l'empereur depuis 1519, plusieurs raisons justifiaient une alliance avec le Turc même aux yeux des peuples chrétiens: les états allemands craignaient l'intolérance des impériaux à l'égard des nouvelles religions; les Hasbourgs menaçaient constamment d'envahir les petits états d'Italie et des Balkans; le sac de Rome par des Chrétiens était un acte inexcusable; enfin, la formidable force de frappe des Turcs apparaissait comme le seul moyen de tempérer la puissance de l'empereur en Europe. François 1er avait là une occasion de se poser en "pacificateur". C'est dans cet esprit que les négociations avec la Porte furent toujours présentées comme elles le sont dans le poème de La Borderie. Mais en 1538, l'opinion se tourne du côté de Charles Quint. La propagande des impériaux contre la politique pro-turque de la France portait finalement fruit: ceux qui avaient d'abord soutenu la diplomatie française, l'Angleterre la première, la reniaient maintenant et promettaient à l'empereur leur soutien militaire pour chasser les barbares de la Méditerranée occidentale. François 1er ne pouvait plus s'en tirer avec la seule promesse de rester neutre en cas de conflit entre le Sultan et l'empereur: il lui fallait s'engager plus concrètement dans la lutte ou courir le risque d'être isolé, affaibli, et sans doute attaqué par les impériaux. Pendant que La Borderie est en route pour Constantinople, à la cour, le connétable de Montmorency convainc François 1er de la nécessité de se rapprocher de Charles mais ne parvient pas à lui faire abandonner complètement le Sultan. C'est ce qui explique l'apparente inconsistance de la diplomatie française à partir de ce moment.

 


Descriptions de Constantinople au XVIe siècle

      Le Discours du Voyage de Constantinoble constitue la première description en français de la ville au XVIe siècle. En effet, les relations de voyage en orient de Jerôme Maurand et de Pierre Gille, qui datent de quelques années après l'expédition de La Borderie, ont été écrites, la première en italien et la seconde en latin.


Bertrand de La Borderie

      On sait peu de choses sur La Borderie. On ignore sa date de naissance, mais on sait par le Discours qu'il était orphelin et n'avait de parent que Jean de La Forest, dans la famille duquel il aurait été élevé avant de venir à la cour. A partir de 1525, il est page de l'écurie du roi; en 1530, il reçoit une pension à l'occasion de sa "mise hors de page" et semble rester à la cour où il se prépare à la carrière diplomatique (Turquie, 1537; Suisse, 1542). Il obtient finalement la charge de pannetier royal en 1546. Entre-temps, il se lie avec Clément Marot qui le considérait comme son disciple. Plus attiré par la plume que par les armes, il prit malgré tout part à deux expéditions militaires en Flandre et dans le Piémont, épisodes que rappelle le Discours au moment de la fameuse tempête en mer. Mondain avant d'être écrivain, La Borderie pratiquait l'écriture en dilettante, si bien que nous n'avons de lui que deux oeuvres importantes: le Discours et L'Amie de Court, publiés tous deux la même année (bibliographie). On perd sa trace après 1546, date qui précède de peu la disparition de ses deux protecteurs, François 1er (mort en 1547) et Marguerite de Navarre (1549).


Choix du texte

      Le texte du Discours du Voyage de Constantinoble que nous donnons ici est celui de la première édition, publiée à Lyon par Pierre de Tours en 1542. Les éditions ultérieures ne présentent aucune variante textuelle importante, différant seulement au point de vue typographique ou orthographique. G. Corrozet (V2=1546) s'est visiblement appuyé sur le texte édité de 1542 dont il a corrigé certaines coquilles. J. de Tournes a poursuivi ce travail en publiant le texte dans Opuscules d'Amour (O=1547). L'orthographe de J. de Tournes, comme on le remarque aussi pour l'édition qu'il a donnée de L'Amie de Court, autre poème de La Borderie figurant aussi dans les Opuscules, se démarque de celle de ses deux collègues: novatrice à bien des égards, elle se charge souvent de lettres quiescentes. La ponctuation est plus expressive, mais parfois un peu envahissante. La comparaison des trois éditions permet de suivre l'évolution des usages typographiques, qui se compliquent plutôt qu'ils ne se simplifient.


Jugements portés sur le texte

       Le Discours paraît avoir capté l'attention du public dans les dernières années du règne de François 1er puisqu'il fut publié trois fois entre 1542 et 1547. Ce fait à lui seul permet déjà de dire que l'ouvrage répondait à ce que les imprimeurs et le public d'alors attendaient d'oeuvres en "langue vulgaire". Il n'est que de se reporter à la préface de la première édition pour mieux comprendre selon quels critères ces ouvrages étaient jugés. Ainsi, l'imprimeur lyonnais Pierre de Tours souligne que le Discours n'est pas une traduction du latin ou du grec mais, chose nouvelle alors, une description originale, en français et en vers, de la Grèce et de l'Asie mineure; il met en avant la clarté et la simplicité "modernes" de la langue, qu'il oppose au style latinisant, barbare et "contraint" d'autres auteurs (qu'il ne nomme pas); il note l'effort qui a été fait pour procurer au lecteur une connaissance générale des événements majeurs qui ont marqué cette partie du monde non seulement dans l'antiquité, mais aussi au Moyen Age et jusqu'à la période contemporaine. De Tours remarque aussi que La Borderie a désigné les lieux selon leur double nom "moderne", adjectif signifiant ici "contemporain", et classique. On peut ajouter que l'auteur explique souvent l'étymologie des toponymes. En effet, les noms de lieux avaient été tellement transformés d'abord sous l'empire byzantin, puis à la suite de la conquête turque, que le lecteur ordinaire ou même ceux qui connaissaient la Grèce par les ouvrages antiques ne pouvaient en identifier les régions et les villes à partir des appellations "modernes", c'est-à-dire byzantines ou turques.

      Ces quelques points relevés dans la préface permettront de situer le Discours dans le contexte de l'illustration de la langue française. Cette question a été à l'ordre du jour pendant toute la première moitié du XVIe siècle et surtout au cours du règne de François 1er. Et, en effet, ce qui anime Pierre de Tours, c'est bien le désir de procurer au public des ouvrages instructifs et divertissants qui "enrichissent" et "ennoblissent" la langue française. La perspective était alors plus scientifique que littéraire - il s'agissait de composer des ouvrages didactiques ou savants en langue française - , mais la finalité était déjà celle de La Deffence et Illustration de la langue françoyse (1549): hausser la langue vulgaire au rang de langue savante en traitant de sujets scientifiques ou philosophiques.

       Les critiques se sont toutefois montrés d'une grande sévérité à l'égard de La Borderie qui a fait les frais d'une certaine politique des "grands auteurs". Abel Lefranc retrouvait dans L'Amie de court toutes les médiocrités de l'école poétique d'avant la Pléiade, "sans aucune des qualités qui avaient rendu celle-ci supportable". Autrement dit, comme La Borderie n'égalait pas Marot, sa poésie n'avait aucune valeur. Bourrilly n'est pas plus généreux, attribuant tout au plus au Discours un intérêt "documentaire et historique" (Bourrilly 1911, p.219, note 1).