LE
M E V R T R E
EXECRABLE & IN-
humain, commis par Soltan
Solyman, grand Seigneur
des Turcs, en la person
ne de son fils aisné
Soltan Mu-
staphe.

 

 

Traduit en langage François du latin
De Nicolas de Moffan. par J.V.

 

[marque de l'imprimeur] 

 

 

A    P  A  R  I  S,
Chez Jean Caveiller demourant à la
Rue Frementel, prés le cloz Bruneau
à l'enseigne de l'Estoille d'Or.
1   5   5   6.


A   T R E S I L L U S T R E   P R I N-
ce & seigneur, monseigneur Christo-
fle, Duc de Vuirtemberg & Teclz,
Comte de Montbelliard, Nicolas de
Moffan, son humble serviteur, Salut.

 

[J]'ay tousjours eu ce vouloir, Prince tresillustre, d'autant que je voyois la pluspart de mes amis & alliez tant affectez à vostre service, m'estimer aussi devoir estre du tout dedié et voué à vostre seigneurie, et à l'ancienne maison de Vuirtemberg, de laquelle avez prins origine, tant à raison des grandes vertuz de vous et de vos ancestres, que pour vouloir ensuyvir ceux, desquels je devois prendre exemple de vivre. Afin toutesfois de n'estre veu me presenter au service d'un si grand seigneur avec trop peu de merite, estant indigne de telle faveur, j'ay avisé estre le plus expedient de suyvir les lettres & les armes, & en chacune d'icelles m'usiter: pour ceste cause mesmement, que je cognoissois le plaisir que

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preniez à tel exercice estre tel, que, combien que soyez fort studieux et amateur de paix, jamais aucun accident de guerre ne peut amoindrir tant soit peu, la hauteur de vostre courage. Ayant donc assez heureusement employé quelque temps en l'estude du droict civil, je me suis en fin retiré à la discipline militaire: laquelle ne m'a esté si heureuse et favorable comme je le desirois. Car en l'an M.D.LVI. à la journée qui fut en Bulgarie contre les ennemis anciens de la Chrestienté, ayant esté cruellement blessé, je fus pris des Turcs, emmené prisonnier, & quasi jusques au jourd'huy tenu en captivité par l'espace de trois ans ou environ. Durant lequel temps je ne me peux persuader qu'il soit possible de croire, ny mesmes de raconter en combien de miseres, angusties, calamitez, faim, froid, pauvreté, & tormens j'ay vescu ou plus tost languissant alongé ma vie miserable. Ausurplus apres que par deux ans entiers ou environ le Turc m'eust detenu prisonnier bien estroictement, exerçant en moy de jour et de nuict les plus grandes tyrannies dont il se povoit aviser, voyans que par tourmens il ne me

pouvoit faire consentir à la rancon qu'il vouloit avoir: (Car pour racheter ma liberté il ne demandoit pas moins de mille talars) en fin mes affaires prindrent tel cours, qu'il se consentit à la moytié, promettant me laisser aller, apres luy en avoir payé la somme de cinq cens. Cela estant accordé, à fin que plus seurement & avec moins de fascherie ceste somme de deniers fut apportee, il m'envoya au chasteau de Strigonie, pource qu'il estoit plus proche de noz pays, estant ce nonobstant enferré de deux gros fers pesans plus de cinquante livres. Et en ce lieu (ce me sembloit pour lors) fut aucunement adoucie la rigueur de ma prison. Car auparavant nuict & jour, j'avois le col & pieds attachez de deux grosses chesnes, & les deux mains avec des menottes de fer liees ensemble, & estois enserré en basse fosse: mais en ce lieu me fut donnée la charge de penser trois chevaux, fendre du bois, en fournir la cuisine et tenir la salle nette. Et me venoit d'autant plus à gré cest office, qu'il estoit bon pour l'exercice du corps, & me donnoit le moyen d'avoir appaiser ma faim.

a iij

Car ayant faict mon devoir & charge, le maistre commandoit aux serviteurs de me donner du pain, des aulx, des oignons, & quelque tranche de fromage: & du soir j'estois enfermé avecq' un certain Turc, qui, à raison de debtes, avoit esté condamné à perpetuelle prison. Et de lá est advenu, qu'avec le temps (comme il advient communement en tels lieux) je me suis rendu fort familier de ce Turc, de sorte qu'il me racontoit plusieurs choses de leurs religion et meurs, & de quelles coustumes ils usent ordinairement en temps de paix et de guerre, lesquelles j'estois fort joyeux d'entendre & retenir. Entre autres choses, desquelles diligemment je m'enquestois & me donnois peine de mettre en memoire, il me vint en fantasie de prendre occasion d'escrire, au temps de ma captivité, le detestable meurtre commis en la personne du Mustaphe par l'ordonnance de Soltan Soliman grand Seigneur & Empereur des Turcs, & pere d'iceluy, comme ne forlignant point ny degenerant de la tyrannie furieuse & enragee de ses ancestres: non pas toustefois que mon in-

tention feut de le mettre en lumiere, mais à fin qu'en l'escrivant j'eusse moyen d'imprimer plus facilement en ma memoire une histoire digne d'estre racontee devant ceux de nostre pays, à fin qu'ayant recouvert liberté j'en feisse le comte à ceux qui le meritent. En fin estant depuis peu de temps delivré de servitude, non sans grands fraiz, & venu à la ville d'Auguste: le seigneur Jan Theodoric de Pleningen, vostre conseiller & ambassadeur, au reste de noble maison, & de grand sçavoir, m'ayant humainement receu & invité au disner en sa maison (entre autres choses, qui durant le repas furent d'un costé & d'autre mises en avant, des Turcs, par gens de lettres assistans à ce banquet) il avint qu'apres avoir esté prié d'en raconter ce que j'en sçavois, je ne me peu garder de faire le conte de tant execrable tragedie. Chose, qui fut tant aggreable à toute la compagnie, que tous d'un accord jugerent cest acte tres digne d'estre de tous entendu. Eux donc esmeuz, non de l'elegance de mon parler (auquel je confesse n'avoir aucune grace) mais de l'enor-

mité du faict, m'ayans par un long temps prié de le mettre en lumiere, & apres que j'y ay contredit jusques au bout, toutesfois il m'a semblé que je ne ferois pas bien si je n'obeyssois au commandement, & satisfaisois au vouloir de tant grands personnages. Estant donc asseuré qu'il n'y a homme vivant qui se delecte plus aux histoires & recherche de choses nouvelles, que vous, Monseigneur, m'asseurant & fiant du tout en vostre bonté & douceur, j'ay bien ausé prendre la hardiesse de presenter à vostre seigneurie ceste histoire, qui (si je ne m'abuse) est encores à peu de gens cogneuë: recommandant à vostre bonne grace celuy, qui ne desire autre chose qu'estre receu au rang de voz affectionnez serviteurs: sous esperance que vous recevrez avec un bon visage ce coup d'essay quel qu'il soit: non pour aucune grace du parler, mais ayant egard au bon vouloir de celuy qui le presente: & que de lá prendrez occasion de m'employer à vostre service en choses de plus grande importance. D'Auguste, ce premier jour de Septembre, 1555.


A U   L E C T E U R. .

[T]u as icy (lecteur) le malheureux & meschant meurtre de Solyman à l'encontre de son fils premier nay: Lequel à dire vray (comme desja t'ay amonesté) je n'avois redigé par escrit en intention de le mettre en lumiere, ne fust que les prieres & suasions de grans personnages & gens d'authorité m'ont induit à ce faire. Et encores que ne me sois beaucoup travaillé au stile & bien parler, si ay-je ce bon espoir envers tous bons esprits, que facilement prendront en payement l'excuse de l'estat ou j'estois durant ma captivité entre les mains des infideles, ou l'eloquence de Ciceron mesme se pourroit bien abastardir. Or comme ainsi soit, qu'en ce traicté se trouveront plusieurs noms propres d'offices & dignitez, qui ne peuvent estre entendus par gens ignorans le langage Turc, j'ay pensé faire chose utile, de les expliquer, m'accommodant à la capacité d'un chacun lecteur. En premier lieu tu trouveras ces propres noms, Mustapha, Machomet, Baja-

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sith, Selim, Jangir, Chrustam, & Hibrahim. Duquel Hibrahim il me convient parler, n'en ayant autre occasion, sinon pour plus facile intelligence de tout le discours de l'histoire. Et faut entendre que tant fut favorit & entretenu en la bonne grace du grand Seigneur & Empereur des Turcs, qu'il acquit l'office de Vesiri, qui est une des plus grandes dignitez que puisse avoir un Turc, apres l'empire. Et comme il eust à trait de temps si bien pratiqué en cest office, qu'il semblast surpasser Solyman mesmes en richesses & puissance, sans avoir egard ny à office ny à dignité (comme c'est leur naturel se laisser aller en leur avarice jusques à postposer la religion, l'honneur, parenté, pays, amis, & finablement leur serment & alliance, aux richesses biens & honneurs mondains) le Soltan commanda à l'instant et en sa presence, que l'on luy trenchast la teste, puis se saisit de tous les thesors et finances d'iceluy, & en fin avanca en son lieu un nommé Rustan, qui volontiers s'en empara. Le Muchty a presque mesme domaine & dignité envers eux, comme le Pape envers les Chrestiens,

estant si bien venu & authorisé de l'Empereur, que soit en temps de guerre ou de paix, il ne s'ingere de rien entreprendre sans l'avis & prevoyance du Muchty. Un Bascha (que nous appelons de nom corrompu Wascha) est comme un gouverneur d'une province en ce pays. Or par ce que lá toutes leurs dignitez, magistrats, & offices dependent d'un superieur & grand gouverneur, ayant la superintendence sur tous & la donation desdites dignitez, sans qu'aucun d'eux se peust rien attribuer de propre: de lá avient, que les Baschas des provinces de troys ans en troys ans sont changez & renouvellez au plaisir & bon vouloir de leur prince ou superieur, & ne demourent gouverneurs d'une province plus de trois annees, sinon que l'Empereur de grace speciale en ordonne au contraire. J'ay sceu ce changement de Baschas estre fait pour deux raisons. La premiere est, à ce que ceux, lesquels par leur vertu & haults faits d'armes s'insinuent en l'amour & bonne grace de l'Empereur, obtiennent le gouvernement des meilleures et plus riches provinces: car ils

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ont ceste coustume, que les dignitez se donnent par une entresuitte de degré à autre. Mais comme plusieurs fois j'ay observé estant lá, ce moyen d'avancer & pourvoir un homme en quelque degré d'honneur par son exercice & force en guerre, pour le jourd'huy est si bien corrumpu & amorty par argent & faveur, qu'ils exposent tout en vente au plus offrant, bien que ce soit au desceu de l'Empereur, ou de force & malgré qu'il en ait. L'autre raison de permuter le gouvernement d'une province à autre, est, ainsi que j'ay entendu, la premiere & principale. Car ils sont en crainte, que, faisans plus longue demeure en un lieu & province, ils ne trouvent occasion d'entrer en familiarité & alliance avec les nostres, au moyen dequoy par succession de temps se pourroyent tourner de nostre party. Les Turcs ont aussi des nobles appelez en leur vulgaire Grec Spahy: qui est le premier degré de leur dignité. Mais elle ne se donne de pere à fils, ains seulement à ceux qui en guerre par une vertu & vivacité de courage ont mis à chef quelque entreprinse louable. Et lors mon-

tent en plus haut estat & dignité, & sont appellez Soubaschas. Lequel mot, selon qu'en ay peu estre acertené, faisant comparaison de l'un à l'autre, approche au tiltre d'un Baron. Apres le Soubascha ensuit une autre dignité nommee Begg. Mais il convient scavoir, qu'ils usent de ce mot en deux manieres. Car ils appellent en general Beggos, c'estàdire, maistres ou seigneurs, tous ceux, qui surpassent les autres en dignité: et en autre sens particulier entendent non un Capitaine simplement, qu'ils nomment Aga, ains un Comte. Lequel s'il est fait chevalier par son Empereur, se nomme Sanggakbegg. Lesquels aussi se transportent d'une comté en autre, ny plus ny moins que les Baschas. Aussi faut noter que leurs comtez ne parviennent par droit d'heritage, aux enfans, ains le comte mort, la dignité & comté est par le grand Seigneur donnee à qui luy plaist. Et de lá voit on qu'il n'y a aucuns d'eux qui se puisse dire avoir quelque chose de propre: parquoy tous se dient estre Padiscahumcullari, qui vault autant comme qui diroit, Esclave et subject du grand Seigneur. Il seroit

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bon qu'en ce lieu je parlasse quelque peu des coustumes des Turcs estans en guerre, de leurs offices, comment ils enroullent les gens de guerre, quel ordre ils gardent, comment ils dressent leurs bataillons, & de quelle diligence ils ordonnent leurs sentinelles & guets: si ne cognoissois que je suis ja aucunement trop long en ce discours. Si diray je toutesfois un petit mot des Genissaires, scavoir est, qu'ils sont toute la force & support de la gendarmerie des Turcs, & que toutes les victoires, qui ja mais avindrent au Soltan, ont toujours esté attribuees à leur vertu & experience militaire. Car ils sont fort exercitez à tirer bastons à feu, et en ce est le meilleur de leurs forces. L'on dit que le grand Seigneur en entretient trente milles à ses gages: lesquels sur tous autres ont plusieurs privileges & preeminences singulieres: de sorte que cest estat est en si grande reverence envers tous, que si pour quelque forfait ils sont en danger de la vie, ce nonobstant ne seront point puniz, que premierement ils n'ayent esté privez de ceste dignité par leurs capitaines. Ils ont aussi un au-

tre privilege, qu'ils ne sont tenuz faire le guet en aucun lieu, sinon au camp, si ce n'est en temps d'extreme necessité: Et pour ceste cause les autres hommes de guerre ne les aiment aucunement, comme leur portans prejudice & dommage. C'est chose certaine que toute telle maniere de gens sont extraits & engendrez de Chrestiens. Car le Soltan choisit de toutes les provinces, lesquelles il reduit en son obeissance, les enfans qui luy semblent plus dextres, et de leur jeune aage les fait instruire en ses meurs, lois, & armes: lesquels apres qu'ils sont parvenuz en aage competant, sont couchez en l'estat de Genissaires.


M E U R T R E   E X E C R A B L E
& inhumain, commis par Soltan Solyman,
grand Seigneur des Turcs, en la personne
de son fils aisné, Soltan Mustaphe.

 

[A]vant que commencer à descrire l'inhumain & abhominable forfait du grand Seigneur & Empereur des Turcs Soltan Solyman, il m'a semblé, non seulement estre à propos, mais plus tost servir grandement à la narration entreprinse, rechercher de plus loing les causes & indices de si enorme conjuration executée, & menee à fin. Il faut donc premierement estre adverti, que le grand Seigneur Solyman engendra en l'une de ses esclaves un enfant nommé du nom du pere Soltan, & en surnom Mustapha, auquel des son jeune aage fut donnee la province Amasie: en laquelle s'estant retiré avec sa mere, il print tel accroissement non seulement

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en aage, mais (vault mieux) en toutes vertuz, que par cela il donnoit evident tesmoignage à toutes gens, que non sans grande faveur celeste avoit este envoyé à leur nation. Estant donc absenté de la court luy & sa mere (qui lors de son depart estoit encore jeune, & en fleur de beauté & aage) le grand Turc, pour estre privé de sa presence, la mit avec le temps en oubly, & s'enamoura d'une sienne autre esclave, nommee Rose, tant qu'il ne la voyoit pas à demy. D'elle il eut quatre enfans masles & une femelle. Au premier fils, nommé Machomet, fut donnee pour son domaine la province de Caramanie. Bajasith second enfant fut emparé de la region de Magnesie. Le tiers fils Selimus, apres la mort de son frere Machomet, succeda au gouvernement de Caramanie. Le quart fut nommé Jangir, de surnom à luy imposé, pource que pardevant & derriere il estoit difforme & bossu: sage toutesfois & homme de bon esprit & jugement. La fille fut donnee

en mariage à Rustan Bascha & gouverneur: lequel (apres qu'Hibraim eut la teste trenchee) fut elevé en la dignité de Vesire, que nous pourrions appeller, grand conseiller ou Chancellier. Mais comme il estoit de son naturel avaricieux, abusant de telle dignité, il renouvelloit & changeoit toutes choses: diminuoit les gages & soultes des hommes de guerre nommez Genissaires: amoindrissoit le revenu des Capitaines & Sanjachs: augmentoit les peages, gabelles, imposts, & tributs des pays: & d'avantage mettoit ordre à la despense immoderee de la maison & train du grand Turc. Et ce faisant n'avoit autre chose en la pensee, que d'excogiter, comme il pourroit par telles cauteleuses & dissimulees rapines & extortions amasser une infinité de thesors. Par ce moyen, ayant reputation de fidele & diligent serviteur, facilement s'insinua en la bonne grace du grand Seigneur: se souciant peu au demeurant d'avoir tout le reste des hommes pour ses

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haineux & ennemis, pourveu qu'il fut bien venu devant luy. D'autrepart Rose (de laquelle avons cy dessus parlé) voyant que par sus toutes les concubines elle estoit la mieux venue & aimée du Soltan, sous couverture de bon vouloir qu'elle feignoit porter à la religion, s'advisa de faire sçavoir au Muchty, qu'elle emeuë de bon et charitable desir, avoit affection de faire bastir au nom du grand Dieu & en l'honneur de Machomet, un temple sumptueux, avec un hospital & maison (qu'ils nomment Carbascharas) pour loger les estrangers: mais qu'elle ne vouloit rien entreprendre sans son conseil. Et pourtant vouldroit bien scavoir de luy, si telle oeuvre seroit agreable à Dieu, et tourneroit au salut de son ame. A quoy le Muchty respondit, Que, à la verité, Dieu prendroit telle chose en gré, & s'en contenteroit fort: & combien que cela ne profiteroit au salut de son ame, si est-ce que à l'ame du grand Seigneur seroit grandement utile, sous la puissance

duquel sont non seulement les richesses d'elle, mais aussi sa propre vie, comme d'une serve & esclave, qu'elle estoit. De telles parolles ceste femme estoit tant troublée, que tous les jours on voyoit facilement de plus en plus croistre son angoisse, à laquelle il n'y avoit moyen de donner aucun remede par consolation, ou autrement. De quoy estant adverti le Soltan, se print à la consoler le plus humainement & doucement qu'il luy fut possible, luy donnant esperance que dans brief temps il trouveroit le moyen, par lequel en fin elle auroit bonne issuë de ses desirs, ainsi qu'elle demandoit. Pour à quoy donner ordre, il la mit en pleine liberté, & l'exempta & affranchit de tout servage, luy donnant sur ce ses lettres patentes (ainsi qu'ils ont acoustumé de faire) par lesquelles il la declaroit franche & libre, luy quittant tout devoir de servitude. Ayant donc obtenu si grande et admirable faveur, Rose, avec une grosse somme de deniers, se met à faire com-

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mencer le bastiment, qu'auparavant elle avoit pourpensé. Advint ce temps pendant, que le Roy estant outre mesure ravy de l'amour d'elle (comme ja a esté dit) luy manda par un messager, qu'elle le vint trouver. Elle comme femme fine & remplie de cautelles, & qui de long temps luy dressoit ceste embusche, avec belles parolles commande au messager, qu'il eust à admonester son Seigneur de son honeur, luy mettant au devant les loix: & qu'il eust egard à ce qu'elle n'estoit plus esclave ny serve, ains libre & franche: qu'elle ne nyoit pas pourtant que sa royale majesté n'eust encores le pouvoir & chois de disposer & de sa vie & de sa mort: mais quant à la conjonction charnelle, qu'elle ne se pourroit aucunement faire, sans encourir grand peché & offense envers Dieu. Et à fin qu'il n'estimast que ce feust chose feinte & controuvee par elle, s'en rapportoit du tout au jugement du Muchty. Tel refus emeut en telle sorte l'Empereur (duquel

le coeur estoit ja plus assez enflammée (sic) du feu d'amour) que sans aucun arrest il manda le Muchty pour venir à luy: auquel ayant donné permission de respondre la verité de ce qu'il luy demanderoit, l'interrogea, Ascavoir, s'il pouvoit se joindre charnellement & prendre son plaisir avec une esclave (laquelle il auroit affranchie & mise en liberté) sans contrevenir aux loix. Le Muchty respondit, franchement que cela n'estoit point permis, si premierement ne l'avoit espousee: & que cela n'est licite qu'en legitime mariage seulement. Ceste difficulté donna si grand accroissement à l'appetit voluptueux du Roy, qu'estant

desordonnement aveuglé en son plaisir, se consentit au mariage de luy & de celle, qui peu au paravant luy estoit seulement esclave. L'appareil des nopces fut tel qu'il appartient à si grand Empereur: lequel en argent contant donna de pur don à sa nouvelle espouse la somme de cinq mil ducats.

Chose, qui engendra grande admiration à un chacun, veu mesmement que tel mariage estoit contre la coustume de la maison des Ottomans. Car pour eviter compagnie en leur Empire, ils n'ont point en legitime mariage aucune femme libre, ny autre: mais en ce lieu pour satisfaire à leurs plaisirs & paillardises (ausquelles sus toutes autres nations, tels Seigneurs, à leur grande honte & confusion sont adonnez) ils ont des esclaves d'excellente & rare beauté, ravies sur diverses parties du monde: lesquelles ils font nourrir au palais du Roy, nommé Sarai, honorablement, et comme à l'estat d'un tel Roy apartient, les acoustumant à toutes honestetez & civilitez, pour s'en ayder selon que les occasions se se presentent: avec lesquelles par fois, selon qu'il leur vient à la volonté, se jouënt, & prennent leur plaisir charnel. Et s'il advient qu'aucune d'elles engrossie du fait de l'Empereur, vienne à avoir enfant, lors celle à qui sera advenue telle fortune,

marche plus honorée & reverée que toutes les autres, & pour signification de sa dignité & authorité est appellée Soltane. Et sont telles femmes, apres leur enfantement, mariées aux Baschas, Sanjachs, & autres seigneurs. Et pour retourner à mon conte, ceste esclave affranchie de son servage, & par la faveur de sa fortune si hault eslevee, que facilement on la cognoissoit estre dame & maistresse sus toutes les femmes de l'Asie, pour satisfaire à toutes ses entreprises ambitieuses, ne pouvoit rien plus desirer, sinon qu'apres la mort du grand seigneur Solyman, la domination & empire demourast entre les mains de l'un de ses enfans. A quoy y avoit un seul empeschement: c'estoit le coeur genereux, & noble du Mustaphe, jeune homme de fort hault courage, de grand esprit, & auquel avec la force du corps estoit conjoincte une vivacité d'entendement telle, que pour estre magnanime & robuste aux armes, il estoit grandement aimé &

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honoré de toute la gendarmerie: & pour son bon sens, clemence, & justice, qu'il exercoit avec droit & raison, avoit acquis la grace & faveur du peuple universel. A quoy pensant ententivement ceste femme, voulut y aviser secretement avec Rustan: Car elle cognoissoit bien (comme aussi y a il apparence de raison) que cestuy Rustan aimeroit beaucoup mieux un sien allié & proche, frere de sa femme, parvenir à l'Empire, que non pas le Mustaphe: duquel il scavoit veritablement estre en la male grace & haine, mesmement pour les raports des extortions & outrages, qu'il faisoit aux gens de guerre. Et mesmes des son entree en l'office de Vesire, diminuant des revenuz de tous les autres officiers (comme cy devant a esté dit) il s'estoit donné peine, mais sans proffit, d'abaisser en quelque chose le bien & estat du Mustaphe: qui le faisoit estimer, qu'un homme de courage tant hautain n'oublieroit de sa vie si grande injure, si le cas advenoit qu'il

parvint à l'Empire de sorte qu'il se persuadoit, veu sa maniere de vivre que le Mustaphe aiant le gouvernement de l'Empire, non seulement il tomberoit au danger de perdre son office & estat, mais aussi de la vie. Donques ceste meschante femme ramenant toutes ces choses en sa pensee, se mit en peine de persuader au roy plusieurs choses de souspecon contre le Mustaphe: luy mettant en teste que pour la grande cupidité qu'il avoit de regner, il y avoit danger qu'il n'affectast l'Empire secrettement, & conjurast la mort de son pere: veu mesmes qu'il se fioit merveilleusement à la faveur & bienveillance du peuple, duquel finement il s'estoit mis en grace: & qu'il s'enorguilloit à raison de la gendarmerie, qu'il avoit à commandement. Et pour mieux pallier et couvrir la trahison, elle s'estudioit de faire mettre le tout en avant par Rustan, auquel estoit donée la charge de toutes les affaires d'importance: lequel aussi n'estoit pas moins affecté à la poursuite de si

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grande trahison à l'encontre de ce jeune homme. De sorte qu'à tous ceux, qui estoient envoiez pour le gouvernement de Syrie, comme par grand secret, il donnoit à entendre, que le Soltan se doutoit grandement de son fils le Mustaphe, & enchargeoit à tous, qu'ils eussent l'oeil sur iceluy, & que de tout ce qu'ils verroient ou orroyent dire de luy, ils ne faillissent à luy en escrire souvent & diligemment: les asseurant que d'autant seroient ils en la bonne grace & amitié du grand Seigneur, qu'ils en escriroient nouvelles fascheuses & odieuses. De lá advint que Rustan eut lettres de plusieurs, qui l'advertissoient de la royale contenance, haut coeur, prudence, virilité, libéralité, & bienveillence envers tous du Mustaphe: davantage du grand desir que monstroit avoir un chacun à son election à l'Empire. Ce nonobstant ne fut il pas si hardy de getter la premiere semence de tant inhumaine conjuration: mais de ce faire laissa toute la charge à la malheureuse

femme, apres luy avoir mis en mains les lettres qu'il avoit receuës touchant ce fait. Elle cherchant toutes occasions pour mettre à execution sa meschante entreprise, avec allechements propres aux femmes (desquels elle estoit bonne ouvriere) & de flateries attrayantes ne cessoit d'attirer à soy le coeur de son mary: à fin que s'il venoit à parler du Mustaphe, ce luy feust une entrée pour declarer ce qu'elle en sçavoit, & presenter les lettres qu'elle en avoit. Or ne fut elle pas trompee de son esperance: car ayant trouvé occasion, non sans effusion de larmes (lesquelles en telles affaires les femmes ont toujours à commandement) elle commenca à remonstrer au Roy le danger auquel il estoit: luy mettant devant les yeux entre autres choses, que Selimus son pere par tel moyen avoit despouillé non de l'Empire seulement, mais aussi de la vie celuy qui l'avoit engendré. Par quoy elle le prioit affectueusement qu'à l'exemple de son ayeul il se tint sur ses gardes.

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Telles probations de souspecon de prime face semblerent assez froides & peu vray semblables au Soltan: qui fut cause que la malheureuse & trahistresse n'avanca gueres pour ce coup. De quoy elle s'appercevant à raison de son envie, & cognoissant qu'en ceste sorte elle proffiteroit peu, se mit à excogiter autres inventions & cautelles, & s'advisa de chercher les oportunitez, en quelque maniere que ce feust, de luy apprester un poison, ou donner le boucon, ou autrement le faire mourir par venin. Et tant pour ce fait que pour toutes autres meschancetez ne fut depourveue du secours de meschans personnages & quasi naiz à telles affaires, n'eust esté que par la prevoyance divine fut mis empeschement à tant detestable entreprise. Car estans au nom du grand Seigneur, apportez des habillemens envenimez au Mustaphe, qu'elle luy envoyoit, il n'y voulut aucunement toucher, que premierement un autre ne les eust vestuz: & par telle finesse se donna

garde des embusches cauteleuses de sa meschante marastre, donnant à tous à cognoistre ce qu'elle avoit machiné encontre luy. Et ne cessa pourtant la malheureuse de luy tendre d'autres filets: & pour mieux venir à ses attaintes, trouva maniere de s'insinuer en l'amitié du Soltan, plus que nulle autre auparavant peut oncques faire en la maison des Ottomans: d'autant qu'elle se fioit du tout à certains breuvages incitans à l'amour, par lesquels, à l'aide d'une certaine Juifue tresrenommee enchanteresse, elle avoit si bien tiré à soy le coeur du grand Seigneur, que de jour en jour elle se promettoit toutes choses, tant grandes fussent elles. Et à raison de si vehemente amour obtint, que par tour & quartier, les fils du roy suivroyent la court, & hanteroyent en la maison de leur pere: à fin (disoit elle) que par leur presence & service continuez de bien en mieux, ils peussent gaigner le coeur du Seigneur. Et estoit lá son but, que si le Mustaphe y venoit à son quartier, elle auroit meil-

leure occasion de luy brasser sa ruine: si non, toutesfois elle attendroit le temps oportun de luy oster la vie par personnes interposees. Mais ne venant point le Mustaphe en court (Car ce n'est la coustume aux fils du grand Roy, laisser le gouvernement des provinces qui leur sont données en charge, pour aller à Constantinople, sans le sceu & commandement de leur pere: sinon que luy mort ils s'y retirent avecques bonne compagnie de gens de guerre, à fin de recevoir le gouvernement de l'Empire) facilement luy vint en pensee une autre meschanceté. Car apres avoir obtenu ce dont elle avoit fait requeste, elle ordonna que non seulement en la ville, mais aussi en toutes provinces, les fils de l'Empereur luy feroient tousjours compagnie: mesmes que Jangir le bossu toujours estoit avec son pere, en quelque part du camp qu'il allast. Or comme les inventions de l'Imperatrix eurent tenuz par quelques annees plusieurs gens suspens, pour ne scavoir

ou elles tendoyent: à la fin voulant fortune donner faveur & aide aux malheureuses entreprises de ceste femme, suscita le Bascha, qui avoit charge du gouvernement du Mustaphe, & estoit son grand lieutenant en la province d'Amasie: Car chacun des enfans du grand Seigneur avoit avec soy un Bascha, qui est ce que nous appellons Lieutenant, pour par iceluy estre fait droit & justice au peuple, & donner son avis touchant les affaires de guerre: & un docteur par lequel il estoit enseigné & instruict aux bonnes lettres, & imbeu de meurs Royales, comme à fils de tel Seigneur appartient. Ce Bascha envoya un pacquet à Rustan, par lequel il l'advertissoit, que le mariage du Mustapha avec la fille du Roy de Perse estoit sur le point d'estre accordé: luy donnant à entendre qu'il avoit bien voulu en mander les nouvelles en court, à fin que si de telle entreprise couverte il advenoit quelque chose autrement qu'à point, il feust hors de

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tout soupeçon. Apres avoir (sic) ces lettres, Rustan pensa bien que c'estoit le moyen pour mettre à fin selon son desir ce, que de long temps il machinoit, touchant la ruine du Mustaphe: & sans aucun arrest fait le tout à scavoir à l'Imperatrix Rose qui tout de ce pas avec iceluy Rustan se retira vers le grand Seigneur en son palais, & luy declara entierement l'occasion qui les menoit. Et à fin de ne rien omettre de ce qui servoit à rendre vraysemblable si grand soupecon à la majesté Imperiale (qui encores estoit en doute, & ne pouvoit croire que telle entreprise peust tomber en l'esprit de son fils) ils meirent toute matiere en oeuvre: disans que le Mustaphe (comme un homme fort ambicieux, & enflammé de couvoitise (sic) de dominer sur si grand Empire, contre tous droicts non seulement humains, mais aussi divins) avoit machiné & conjuré la mort de son Seigneur & pere. Et pour donner meilleure couleur à leur dire, ils mettoient en avant ce-

ste affinité & alliance du Mustaphe avec les Perses tresanciens & capitaux ennemis de la race des Empereurs de Turquie. Parquoy l'advertissoyent de se tenir sur ses gardes: & que le danger estoit, apres que le Mustaphe auroit amassé & joint à soy les forces Persiennes, Sanjas, & Genissaires, lesquels de long temps il avoit gagnez par sa liberalité, que dans peu de temps ne luy ostast l'Empire & la vie. En vertu de tels raports ils mirent le pauvre vieillart ainsi troublé en tel point, que par la mort de son fils delibera mettre ordre à ses affaires, & sauver sa vie: en la maniere qui s'ensuit.

En l'an mil cinq cens cinquante & deux, le grand Seigneur, avec telle diligence & celerité qu'il luy sembloit estre requise en telles affaires, feit publier par toutes les provinces de son obeissance, que les Perses sortiz hors leurs limites envahissoyent la Syrie avec fort grande gendarmerie, assailloient les villes & les prenoyent d'assault, emmenoient une

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infinité de prisonniers, & mettoient tout à feu & à sang, n'ayans aucun empeschement de ce faire. Pour à laquelle entreprise tant audacieuse & hautaine donner quelque ordre, il estoit contraint y envoyer Rustan en bonne compagnie de gens de guerre. Ayant donc levé à force gensd'armes, secrètement il donne charge à Rustan, que le plus couvertement qu'il pourroit, sans aucun tumulte il meit les mains sur le Mustaphe, & l'amenast lié & garrotté à Constantinople. Que si d'aventure il ne pouvoit commodement venir à fin de si haute entreprise, qu'en quelque sorte que ce soit il ne faillit à le faire mourir. Rustan donques avec si cruelle & malheureuse commission s'en partit en la compagnie d'une grosse armée, & dressa son chemin vers Syrie: auquel lieu estant arrivé, & le Mustaphe adverty de sa venue, incontinant prend le chemin pour le venir trouver, ayant pour sa garde sept mil hommes des plus braves & aguerris, & des mieux

equippez de toute la Turquie. Ayant Rustan advertissement de ceste venue, & cognoissant qu'il ne pouvoit selon son desir mettre à execution le mandemant inhumain du tresmeschant & cruel pere: tourne incontinant le dos, & reprenant le chemin, par lequel il estoit venu, se retire avec son armée à Constantinople, en telle diligence, que tant s'en faut qu'il feust si hardi d'attendre le Mustaphe, que mesmes il ne veit oncques voler la pouldre, que ses chevaux faisoient elever en l'air. Comme il fut arrivé à la ville avec toute sa gendarmerie, il fit entendre à un chacun, qu'il avoit trouvé la province de Syrie paisible & en toute seureté. Mais en secret declara au Soltan la cause de son retour, & luy dit d'avantage, qu'il avoit bien aperceu par certains signes & conjectures tresclaires, que les gens de guerre estoient du tout enclins en la faveur du Mustaphe: & qu'en affaire si grande & de telle importance, il n'avoit ausé rien enreprendre à enseignes des-

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ployees ny appertement: mais que pour ces causes avoit voulu remettre le tout à la prudence & bon advis de sa majesté. Tel discours engendra de grandes & nouvelles suspitions en l'esprit du cruel pere, & qui ne forlignoit point de la tirannie de ses ancestres: desquelles à fin de s'asseurer, conclud en soymesmes une deliberation execrable: qui fut telle.

L'annee suyvante il feit de rechef amasser une tresgrosse armee, donnant à entendre que les Perses, avec beaucoup plus grande puissance que l'an precedant, s'estoyent ruez sur la Syrie: & qu'à ceste occasion, incité à la defense du salut de son peuple, il y vouloit assister en personne, & luy mesmes mener son armee, à l'aide de laquelle il se deliberoit tenir bon contre les efforts des ennemis. Apres donc avoir assemblé ses gens de guerre, & donné ordre à toutes choses en tel cas necessaires, il feit partir son camp: & peu de jours apres se mit en chemin pour le suivre. Estant arrivé en Syrie, incontinent

manda au Mustaphe qu'il ne faillit de se trouver au lieu d'Alepe, auquel il deliberoit se camper. Or ce pendant Solyman ne peut si bien cacher la mortelle haine qu'il portoit à son fils, quelque peine qu'il print à ce faire, que par signes exterieurs ne vint à la cognoissance d'une grande partie des Baschas, & d'autres grands personnages de sa court. Qui fut occasion qu'un Bascha nommé Achmat, pour l'amitié qu'il portoit au Mustaphe, l'advertit secretement par l'un de ses gens, qu'il se donnast de garde, & pensast à sauver sa vie. De telles nouvelles fut grandement esmerveiilé (sic) le Mustaphe: & ne sçavoit à quelle raison son seigneur & pere estoit lá venu avec si grande gendarmerie, sans aucune apparente necessité. Toutefois se fiant à son innocence, combien qu'il fust grandement troublé, arresta qu'il obeiroit à son commandement, j'açoit qu'avec le grand & apparent danger de sa vie. Car il jugeoit estre plus honeste & louable, portant obeissance à son pere endurer la

mort, que vivre apres luy avoir desobey. Apres qu'en grand anxieté & trouble d'esprit il eust longuement contre soy & pour soy disputé, & resvé en son entendement une infinité de raisons: en fin pour en avoir la resolution, s'adressa au docteur qui luy estoit donné pour le enseigner & instruire (comme cy devant a esté dit) & avec grande constance & asseurance luy demanda, lequel estoit plus à desirer à l'homme, ou l'Empire du monde universel, ou bien la vie bonne & heureuse. A laquelle demande le precepteur librement respondit, qu'à la verité, si on consideroit exactement que c'est de la seigneurie & domination, on cognoistroit qu'il n'y a aucune felicité en Empire, sinon sous une vaine & frivole apparence de bien: d'autant qu'il n'y a rien plus inconstant, & moins seur: par ce que la charge du gouvernement amene quant & soy infini nombre de craintes, perplexitez, tribulations, suspicions, homicides, impietez, injustices, ravisse-

mens, ruines, captivitez, & autres semblables dangers: Choses non moins pernicieuses & à rejetter aux hommes qui desirent parvenir à la vertu, que dangereuses à ceux, ausquels elles sont imminentes: & à l'aveu desquelles tant s'en faut que l'homme vive heureusement, que plus tost n'y a malheur à comparer au sien. Mais que ceux, à qui le grand Dieu a donné le jugement de pouvoir considerer & cognoistre la fragilité & briefveté de ceste nostre vie, & la force de resister aux vanitez mondaines, ont au ciel leur place assignée & preparée: auquel, apres la separation du corps & de l'ame, en fin ayent la jouissance de ceste felicité perpetuelle, & beatitude de vie, à laquelle chacun aspire. Ceste response contenta grandement ce jeune homme troublé en son entendement, & prevoyant aucunement la fin de sa vie: qui sans plus long arrest print son chemin vers son homicide pere, au camp duquel il arriva le plus tost qu'il luy fut possible, & assez

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pres de lá feist dresser ses tentes. L'arrivee tant hastive du Mustaphe donna encores plus grandes doutes & souspeçons à son inhumain pere: pour lesquelles redoubler & augmenter, Rustan par invention cauteleuse & meschante feist quelque signe, pour inciter les Genissaires & autres plus avancés gens d'armes, de luy aller au devant. Chose, que chacun se donna peine de faire le plus promptement qu'il fut possible: en sorte que vous eussiez veu chacun se mettre en chemin au meilleur equippage dont il se pouvoit adviser, pour faire honneur au fils de leur Empereur. Ce temps pendant Rustan plus cauteleux que le Renard, monstrant à son visage signe de cholere (comme il estoit fort bon ouvrier) incontinent s'en alla au pavillon du Roy, & avec une hardiesse eshontee luy dit, que quasi tous les principaux de la gendarmerie estoyent allez au devant du Mustaphe, luy faire la court. Le Soltan à ce raport devint palle: & sortant de sa tente, facilement

se persuada estre vray ce qu'on luy rapportoit. D'autre costé ne fut le Mustaphe, sans avoir quelque signe de son grand malencontre à venir. Car le troisiesme jour avant qu'il se meit en chemin, sur le point du jour, luy fut advis qu'il voyoit en son dormant, le grand Dieu Machomet vestu de robes reluisantes: qui le print par la main, & le mena en un lieu fort delectable & de grande plaisance, enrichy de palais richement acoustrez & tresbien en ordre, pres desquels estoit un excellent jardin: Et luy monstrant le tout au doigt: Voicy (disoit il) le lieu, ou reposent perpetuellement ceux, qui ont au monde bien & justement vescu, & ont esté defenseurs des loix & de justice, & persecuteurs des meschans. D'autre costé tournant sa face luy sembloit voir deux fort larges rivieres coulans avec grande violence: de l'une desquelles l'eau estoit bouillante & plus noire que poix: ausquelles plusieurs se submergeoyent, d'autres apparoissoyent au dessus requerans à voix

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espouvantable, qu'on eust d'eux misericorde: En cest eau (disoit il) sont puniz ceux: qui en ceste vie fresle ont avec grand malice soustenu & exercé injustice. Et la plus grande part de telles gens disoit estre Princes, Roys, Empereurs, & tous grands personnages. Sur ce point il s'esveilla, & envoya querir son docteur pour avoir la declaration de son songe, & luy en demander son advis. Le precepteur resvant ung long temps sur ceste vision (comme est le naturel de ces superstitieux Machometistes, qui mettent grande foy à telles follies de songes) remply de douleur & tristesse finablement luy respondit, que ceste vision estoit aucunement à craindre, comme le menaçant du grand danger de mort, auquel il estoit. Parquoy il le prioit vouloir avoir son honneur & vie en recommandation. Le Mustaphe, comme homme de grand coeur & sans aucune crainte, n'eut aucun egard à ceste response, mais luy dit: A raison dequoy me laisseray je vaincre & abattre de tel-

le crainte puerile? D'autant iray je plus constamment, & avec moins de crainte & plus de hardiesse, me presenter à mon seigneur & pere, que je suis asseuré sa royale majesté avoir esté (ainsi que de raison) avec si grande crainte filiale par moy reveree, qu'outre son gré onques ne m'advint tourner le pied ny la veuë mesmes vers le siege de sa majesté: tant s'en faut que j'aye affecté l'Empire, avant que nostre grand Dieu l'appelle à vie plus heureuse: auquel je n'euz onques envie, sinon qu'apres sa mort par election de toute la gendarmerie Turque je feusse estimé digne d'estre eleu à tel office: à fin que sans meurtre ou sang respandu, & sans aucune tyrannie je peusse regner bien & justement, en amitié & familiarité perpetuelle & inviolable avec mes freres. Et pour ceste cause j'ay deliberé en moymesmes, & me semble estre beaucoup meilleur, en obeissant au grand Seigneur mettre fin à ma vie, puisque cela luy vient à plaisir, que re-

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gnant par plusieurs années estre estimé rebelle par un chacun, mesmement par mes envieux & malveillans. Apres tel propos le Mustaphe arriva au camp, & ayant fait dresser, (comme ja a esté dit cy devant) ses tentes, s'abilla de vestemens blancs: & mit en son sein quelques lettres que les Turcs, lors qu'ils veulent aller quelque part, ont coustume porter tousjours avec eux: tant sont abusez en plusieurs vaines superstitions. Et ainsi en ordre, accompagné de aucuns de ses plus familiers & fidelles, print son chemin vers le pavillon de son cruel & inhumain pere, en deliberation de baiser avec grande reverence les mains de sa seigneurie, comme est la façon de faire du pays. Quand il fut ja venu jusques à l'entrée, il s'advisa qu'encor avoit il son poignard au costé: duquel avant qu'il se fut dessaisy, ne voulut onques entrer, à fin qu'on ne peust avoir de luy ceste estime , qu'il se presentoit en armes devant son Seigneur, & pour oster toute occa-

sion de mal soupeconner de luy. Estant entré au dedans du pavillon, il fut assez bien receu par les Eunuches de l'Empereur, & avec telle reverence qu'il appartenoit à un tel prince: mais apres avoir apperceu qu'il n'y avoit qu'un siege preparé pour la personne du Soltan, resta aucunement troublé & pensif en son esprit. Et peu apres demanda, ou estoit son Seigneur & pere. Auquel fut respondu qu'incontinent il le pourroit voir. Ce pendant d'autre costé y avoit sept muets que le grand Seigneur des Turcs à (sic) ordinairement aupres de soy, pour estre participans de ses secrets conseils, & prompts à mettre en execution tous homicides & cruautez, sans qu'ils en puissent reveler aucune chose. Lesquels incontinent il apperceut venir à soy: dont tremblant de paour, Voicy ma mort, s'escria il: & se voulut mettre en devoir de fuir, mais ce fut en vain. Car il fut attrappé par les Eunuches & gardes, & trainé par force au lieu destiné

de son malheur. Et lors fut l'instant ces muets luy ont mis entour le col une corde d'arc forte & puissante: Et combien qu'il feit effort de se defendre, & demandast qu'il luy fust permis de parler deux mots seulement avec son pere: si n'en tint on aucun conte: Mais le malheureux pere & homicide, voyant de l'un des coings de sa tente un si horrible & inhumain spectacle, avec une voix cruelle & espouventable reprenoit aigrement ceux qui avoyent mis la main sur le Mustaphe. Ne mettrez vous pas (disoit il) une fois en vostre vie mes commandemens à execution? Tuerez vous point cruellement ce trahistre, qui depuis dix ans, par ses trahisons, ne m'a pas donné le loisir de dormir & prendre repos une seule nuict? Apres lesquelles paroles cruelles & detestables, en fin les Eunuches joints avec les sept muets atterrerent le pauvre patient: & tirans de l'un & l'autre costé la corde, dont son col estoit lié, estranglerent avec grande cruauté

le miserable enfant en la presence, & par le commandement de son pere inhumain.

      Apres l'execution de si meschant acte, en fin par l'ordonnance de l'Empereur on mist la main sur le Bascha & gouverneur de la province Amasie, & fut devant ses yeux tout sur le champ decapité. Ce fait, il appella son fils Jangir, le bossu, lequel estoit ignorant de tout ce qui s'estoit passé: & comme s'il eust fait une chose digne de grande louange, luy commanda par maniere de mocquerie, aller au devant de son frere luy faire la court & le recevoir. Jangir joyeux & desirant a (sic) faire bon recueil à son frere, part incontinent: mais estant parvenu au lieu ou il veit l'infortuné Mustaphe miserablement estranglé & mort estendu sur terre, il est impossible de raconter l'ennuy & dueil qu'il demena pour cause de tel accident. Or à grand peine estoit il lá arrivé, que le pere, homicide de son propre fils, envoya apres luy messagers, qui en son nom luy presenterent tous les thesors du Mustaphe defunct, chevaux

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serviteurs, tentes, pavillons, ornemens, bref tout le train & biens qui luy appartenoyent: en outre la province d'Amasie, dont il avoit le gouvernement. Mais Jangir plongé au gouffre de douleur & tristesse pour la desplaisance d'un si execrable meurtre, ayant la larme à l'oeil parla à l'encontre du Soltan en ceste sorte: Ah, meschant & impitoyable mastin & traistre (car tu n'es digne d'estre appellé pere) possede maintenant à ton plaisir tous les thesors, chevaux, ornemens, & train du Mustaphe: gouverne toymesmes la province Amasie, dont il a si bien fait son devoir: puis que par ta cruauté est advenu, qu'un jeune homme tant excellent, aguerry, auquel y avoit plus d'attente qu'en tous les autres enfans, & duquel ne fut, ny ne sera jamais le pareil en nostre lignage, ait esté par ton commandement tué avec si grande inhumanité, que telle cruauté ne doit point tomber aucunement en la pensee de l'homme, tant s'en faut qu'elle doive estre exe-

cutee par le pere à l'encontre de son fils. Asseure toy que je me donneray garde, que doresenavant avec telle impudence tu ne te puisses glorifier ou vanter qu'ayes joué d'un tel tour à moy pauvre & miserable bossu. Apres ces paroles, print une dague qu'il avoit à sa ceincture, & l'ayant poussee dans son estomach jusques à la poignee, rendit son esprit. L'Empereur apres avoir entendu ces pitoyables nouvelles se laissa tant aller à tristesse, qu'il n'est possible de pouvoir raconter les angoisses, qui luy saisirent le coeur. Lesquelles toutefois ne peurent tant gagner sur luy que de luy faire oublier son avarice accoustumee: car quelque fascherie qu'il eust, si commanda il incontinent transporter en ses pavillons toutes les bagues, ornemens, & joyaux du Mustaphe. Les gens de guerre estimans que tout leur devoit estre donné en butin, promptement se mirent en devoir d'executer le commandement du Roy. Mais voyans les soldats du

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Mustaphe (qui n'estoient encor advertiz du mauvais party qu'on avoit fait à leur seigneur) si grande assemblée d'hommes de guerre sans aucun ordre & avec telle confusion (que lon peut penser pouvoir advenir en tel affaire) se getter sur les biens du Mustaphe, sortent l'espée au poing, à fin de resister à si grande insolence & tumulte, & repoulsent leur assault avec une si grande vivacité de courage & force de corps, qu'ils en firent tresbucher morts par terre une grande partie. Dont les gensdarmes du Roy advertiz, voyans que la noise de plus en plus s'aigrissoit, se delibererent aider à leurs compagnons. Parquoy de costé & d'autre fut crié l'alarme, & bataillé cruellement: de sorte qu'apres avoir bien assailly d'une part, & encores mieux defendu de l'autre, furent trouvez en peu de temps plus de deux mil hommes tuez en ce conflit, sans un grand nombre de blessez. Et eust esté encores plus grande, & duré d'avantage cest algarade, si Achmat le Bascha (homme de bonne

gravité, & pour raison de sa vertu & prudence bien venu envers la gendarmerie) n'eust retiré les Genissaires, & appaisé un peu leur cholere, Car, comme il se fust tourné devers l'armée du Mustaphe, avec un visage gracieux, parolles attrayantes, & douces exhortations, pour adoucir telle aigreur, leur parla en ceste sorte. Comment, mes treschers freres, & grands amis? Estes vous maintenant degenerans de ceste vostre sagesse & bon advis, pour lesquels ja de long temps avez aquis reputation de gens discrets? voulez vous maintenant aller à l'encontre des commandemens de nostre grand Empereur & seigneur Soltan? Ainsi me veuille dieu aider, que je ne puis comprendre en mon esprit, ny assez m'esmerveiller, dont vient ceste emotion entre vous, (lesquels jusques à present ay tousjours cogneuz de haut courage & hardiesse admirable) qu'en si grande dissension civile je vous voy convertir la force de vos armes contre ceux de vostre party, & emouvoir une miserable

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tragedie, laquelle servira de spectacle agreable à noz ennemis, à l'encontre desquels avez tousjours au paravant esprouvé voz forces avec bon heur, & à leur grand desavantage: de sorte que s'ils ont ont (sic) occasion de se douloir pour estre vaincus par vous, à bonne cause aussi se loueront ils de vous mesmes, pour leur apprester matiere de resjouyssance par la boucherie que vous faites les uns des autres. Pour autant, mes enfans, prenez diligemment garde par la hauteur de courage qui est en vous, que par ceste insolence ne perdiez la reputation, dont pour vostre force & prudence avez tousjours esté recommandez. Ne vaut il pas mieux reserver ces armes, desquelles à present avez plus que de raison endommagé les vostres, pour s'en aider contre les ennemis, quand meilleure occasion se presentera, que par icelles exercer cruauté envers ceux que mesmes vous devriez defendre? Telles parolles adoucirent tellement les courages enflammez des gens-

d'armes, qu'ils permirent emporter tout ce que lon voulut du camp du Mustaphe au lieu ou le Soltan l'avoit ordonné. Mais apres que les Genissaires & toute l'armée eut advertissement de la mort du Mustaphe leur coronal, incontinent s'esleva entre eux une autre sedition: & pour la seconde fois chacun s'escria aux armes, de sorte que avec grand tumulte entremeslé de pleurs & plaintes, les espées aux poings en telle fureur allerent assaillir le logis du grand Seigneur. Luy destitué entierement de conseil, estonné de telle sedition & assault, fut redigé en si grande extremite & danger de sa vie, que pour eviter tel peril, il eust en fantasie de s'enfuir s'il pouvoit. Mais estant arresté de ses gens & la necessité mere de toutes inventions luy apprestant l'occasion entreprint une chose, a laquelle estant hors de tout danger il n'eust ausé penser. Car il sortit hors de sa tente, & avec un visage palle adressa sa parolle à la gend'armerie: disant, Quel bruit quel tumulte? quelles insolences faites vous icy,

pour troubler, avec si peu de reverence, mon esprit? Que vueillent dire ces visages que je voy tant enflammez, avec un mauvais regard, & bruslans de cholere? N'avez vous pas souvenance que je suis vostre Seigneur & Roy, qui en toute preeminence ay puissance de vous commander? Est-ce ainsi que vous deliberez souiller voz mains au sang de vostre Roy & Empereur qui suyvans la trace de voz ayeuls, avez, pour la querelle de moy & mes ancestres avec force invincible, porté les armes, & enduré tous travaux en la guerre? Apres qu'il eust parlé en ceste sorte, les soldats avec une hardiesse asseurée luy respondirent, Qu'ils confessoient bien que c'estoit luy, que ja des long temps avoient esleu pour leur Seigneur & maistre: & que, si par leur vertu à tiltre de bonne guerre luy avoient acquesté un Empire de si longue estendue, ils ne l'avoient fait que sous esperance qu'il regneroit en toute justice & debonnaireté: & non pas à ceste intention, qu'à tous propos sans consideration ou

egard feroit cruellement mourir chacun homme de bien, & souilleroit ses mains au sang des innocens. Quant à ce qu'ils avoient prins les armes à telle heure, disoient qu'à juste cause pour vanger le meurtre du Mustaphe innocent avoient fait ce tumulte: & que le Roy n'avoit occasion d'en prendre contre eux la cholere. Ils demandoient donc, à fin qu'ils se purgeassent du crime de trahison, dont à tort & sans cause ils avoient esté accusez par les malveillans du Mustaphe, que l'accusateur se presentast & vint en avant: Car ils n'estoient pas deliberez lascher les armes jusques à ce que l'accusateur comparant en sa personne en jugement, eust dressé son accusation contre l'innocent ja executé à mort: à celle fin que si elle est legitime & vraye, ils ne soient plus en doute que ce n'ait esté justement fait: si elle est faulse & pleine de calomnies, celui qui aura brassé tel brouet, en ait aussi sa part, & soit condemné à pareille, voire plus cruelle mort, selon l'ordonnance de la loy de talion. Sur ces en-

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trefaites l'inhumanité du fait avoit incité un chacun à plorer, de sorte que telles plaintes emouvoient grandement à pitié: mesmes le Soltan, qui en estoit l'homicide, sembloit venir à repentence de si cruel & execrable parricide. Car voyant l'extremité du danger ou il estoit reduit, il accorda par douces paroles tout ce que les soldats avoyent demandé, s'efforcant d'autant qu'il luy estoit possible à appaiser la cholere dont ils estoyent si fort enflammez. Mais ce pendant avec grande diligence & soing chacun d'eux espioit & guettoit de nuict & jour, à fin que par quelque finesse l'Empereur ne trouvast voye pour eschapper, & puis apres ne leur tint sa promesse, les frustrant de toute esperance & attente qu'ils avoyent à sa parolle. Ce temps pendant il despouilla Rustan entierement de toutes ses dignitez & offices: & luy osta l'anneau & seel royal, duquel auparavant il estoit garde, & le donna en charge au Bascha

Achmat. Iceluy Rustan estonné & troublé de paour qu'il avoit, voyant qu'il n'estoit pas en trop grande seureté dedans ses pavillons, secretement se retira à la tante d'Achmat, & luy demanda son advis de ce qu'il devoit faire en cest affaire si douteuse & desavantageuse pour son regard. Le conseil du Bascha fut tel, qu'il se devoit du tout reposer sur le vouloir du Roy, & obeyr en tout & par tout à son commandement. Ce conseil fut trouvé bon par Rustan: lequel ne cessa jusques à ce que par aucuns de ses feaux & familiers envoyez devers le Soltan, il eust demandé son advis touchant la conduite de son affaire. Mais apres avoir eu advertissement du grand Seigneur, que sans aucun arrest & à la plus grande haste qu'il pourroit il s'absentast de sa presence, & se retirast du camp: il repliqua que sans argent & tentes cela ne se pourroit bonnement faire. A quoy il fut respondu que ny le temps ny le lieu ne pouvoient permettre plus long retarde-

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ment ou opportunité meilleure & plus commode. Qui fut cause que Rustan, se sentant coulpable de plusieurs meschancetéz enormes, sans arrester d'avantage, partit du camp, accompagné de huit de ses plus feaux amis, & print son chemin droit à Constantinople: auquel lieu à la plus grande haste qu'il peut arriva, estant chassé de la paour, qui coustumierement semble donner des ailles à ceux qu'elle suyt. Et attend Rustan, avec Rose sa belle mere, & plusieurs autres ses complices en ceste conjuration, dedans Constantinople, l'issue de sa fortune, non sans le grand & evident danger de sa personne. Lon dit que le grand Turc, en repentance de si meschant acte, avoit entreprins le voyage à la Meche (pelerinage acoustumé aux Turcs, pource qu'en ce lieu est la sepulture de leur grand dieu Machomet) & de fait s'estoit mis en chemin pour mettre à fin son entreprise: mais que par la puissance des Perses avoit esté constrainct se retirer dans la ville de Hierusalem: & en ce lieu avoit

fait sacrifice à ses dieux (que les Turcs nomment Corba) a la devotion de son fils trespassé. Or puis que nous sommes sur le point de mettre fin a ceste narration, je veux bien encores dire ce mot du Mustaphe: que, pour son experience & ruse en la discipline militaire, joint le hardy & deliberé courage à espandre le sang des Chrestiens, il fut tant aimé en toutes les terres du grand Seingeur (sic), que l'on estimoit, n'y avoir esté ja mais homme en la lignée du grand Turc, qui promist de soy tant d'avancement & augmentation de l'Empire du Soltan, que faisoit ce jeune homme: de sorte que de luy est fait ce proverbe, pour les choses, ou lon n'a aucune esperance, & ausquelles on ne s'attend plus: GIETTI SOLTAN MUSTAPHA: Par lequel ils signifient, qu'aux choses au paravant pourpensées & attendues il n'y à plus tant soit peu d'esperance.

Il y a donc occasion de nous resjouyr grandement de la mort de tel personnage nostre ennemy: qui de son commence-

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ment promettoit si grande cruauté contre ceux de nostre religion Chrestienne: Et faut estimer que tel meurtre doit estre advenu par la grande prevoyance de Dieu, qui en cest endroit a voulu prendre le soing de nous. D'avantage il est bon se donner garde de ne point tomber en dissensions mutuelles ou guerres civiles. Car il vault beaucoup mieux se joindre ensemble, & s'aydans les uns aux autres aller d'un commun accord contre le general ennemy non seulement de nos terres & vies, mais aussi de noz ames: que d'avoir guerre ensemblement. A quoy si nous donnons ordre, il ne sera pas trop difficile de repoulser le commun ennemy des Chrestiens: mais le cas advenant au contraire, il y aura danger, pendant que serons empeschez à faire guerre l'un à l'autre, qu'il n'assaille de toute sa puissance, ce peu qui nous reste de l'Europe, & ne destruise entierement (tant est grande sa tirannie) ce qui nous est encores demouré es mains. A quoy j'ay esperance

que le createur de toutes choses, & Sauveur du monde mettra si bon ordre, que le tout en fin tournera à sa grande gloire & louange.

 

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