INDEX THÉMATIQUE: RELIGION ET MYTHOLOGIE   

atwork.gifCette page est en construction


Les chiffres renvoient aux vers.

A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

A
Achilles (1451): Héros de la guerre de Troie, fils de la nymphe Thétis et de Pélée, roi de Phthie en Thessalie, Achille était invulnérable pour avoir été plongé, enfant, dans l'eau du Styx. Seul son talon, par lequel le tenait sa mère, était resté vulnérable. Achille apparaît comme l'un des personnages les plus passionnés de la guerre de Troie: furieux contre Agamemnon qui lui a pris Briséis, il retient son armée loin du combat et permet aux Troyens de prendre l'avantage sur les Grecs; il perd son ami Patrocle qui s'est porté au secours des Argiens; puis, il venge brutalement la mort de Patrocle en tuant Hector et en refusant de rendre le corps qu'il fait tirer par un cheval autour de la ville. La Borderie, par hommage, sans doute, à "l'excellent premier poète" Homère, n'en dit pas de mal (pour un Grec, mais voir Thésée), et se contente de rappeler ses combats avec Hector dans la plaine de Troie. Voir Hector.
Aeolus, Eolus (399- 722): Dieu du vent, Eole habitait l'île d'Eolia où il retenait les vents enchaînés. Sous l'ordre de Poséidon, il pouvait libérer les vents et créer de violentes tempêtes.
Aeneas (272- 644-1167) ou Énée: héros troyen ancêtre des Romains. Cette figure essentielle sert de point de comparaison à La Borderie, qui, à la fois s'identifie à elle, et s'en écarte. Le plus illustre des survivants de Troie, en effet, "porte la poisse" à la flottille française, qui recoupe plusieurs points de son itinéraire. C'est d'abord Carthage, comme dans l'Énéide, où les Français n'abordent pas (et pour cause, car trop proche de Tunis, tenue par les Impéraux). Mais, bien que rien ne soit dit, l'évocation des malheurs de la grande cité semble réveiller les puissances hostiles à tout ce qui descend de Troie, puisque les Français, selon la légende médiévale revivifiée par Lemaire de Belges, descendent du Troyen Francus. Et c'est le retour du golfe de Patras, et le passage par cette même mer Tyrrhénienne qu'emprunta Énée avant de subir la grande tempête qui allait le jeter sur les rives de Carthage. La référence (272), purement formelle en apparence, a valeur de présage, car si Zéphyre préside avec douceur au début du voyage, la flottille française ne tarde pas à subir la même épreuve qu'Énée, une tempête à la fois démarquée et distanciée de l'Énéide. Aussi La Borderie n'hésite-t-il pas, au moment crucial, à invoquer Vénus et sa qualité de mère d'Énée, pour réclamer son intervention: le cousinage des Français avec le survivant de Troie est ainsi reconnu, et revendiqué. Moment crucial que cette tempête, où La Borderie s'emploie à se démarquer de son modèle virgilien, tout en le suivant. Mais au sortir de l'épreuve, plutôt que d'aborder à Carthage, la flottille française décide de poursuivre jusqu'à Constantinople, refaisant en sens inverse le trajet énéen, sans toutefois le suivre pas à pas. Rien d'étonnant, alors, qu'au large de Délos (1167), son souvenir soit évoqué, relativement à l'oracle de Phoebus: oracle véridique, que l'événement a justifié et où Énée "sut les lieux que depuis habita", sans que La Borderie tienne compte, apparemment, de la condamnation passée quelques centaines de vers plus haut, au large de Malvoisie, sur la crédulité antique. Mais n'est-ce pas une façon de se distancier, encore une fois, du modèle virgilien, tout en se livrant aux douceurs d'un souvenir littéraire? On notera enfin que, charitablement, La Borderie lui épargne l'évocation de Didon, sans doute par solidarité franco-troyenne, et que c'est au Grec Thésée qu'il confiera le rôle de l'amoureux inconstant.
Allégories: Elles ont leur place dans ce lexique, où les figures mythologiques ne tiennent qu'en apparence le haut du pavé, à commencer par Amour (voir ce nom). On se contentera de mentionner les deux principales ennemies de La Borderie, Fortune et Mort. La première est de culture antique (Fortuna chez les Romains, Tychè chez les Grecs), et a connu, en tant qu'imperatrix mundi, une grande vogue au Moyen Age, avec sa roue. Il en reste ici quelque chose dans le vers 432, où toujours elle "roule ou vole, comme instable". Elle apparaît comme l'ennemie personnelle de La Borderie, à qui elle a tramé, "dès sa jeunesse tendre" (289) un sort plein d'embûches, de concert avec la Mort. C'est donc elle qui a fait mourir ses parents avant qu'ils pussent l'aider à faire carrière, dans le but que La Borderie reste à jamais son esclave (299). Celle qui est "de Vertu la contraire" (309) hait apparemment les desseins élevés, "non en terre adonnés" (307). Elle est décrite comme un arbre "portant fruits de douleur" (305), et ses "branches d'angoisse" qui barrent la route aux ambitions légitimes ressemblent quelque peu au trépied du chevalet. Mais c'est une étrange image, ayant déjà servi (quoique à un autre usage) dans L'Amie de court, qui se détache de cette comparaison: Fortune est comme l'orme par rapport à la vigne qui grimpe après lui: il ne la laisse jamais voir le jour (299 sq). C'est encore elle qui a éloigné La Borderie de celle qu'il aime, l'exposant à perdre la vie dans une mission dangereuse. La preuve qu'elle est à l'œuvre dans l'affaire d'Albanie: le décès du dernier parent de La Borderie qui restât en mesure de lui rendre service, dans le camp turc, quelque temps avant l'arrivée de celui-ci.
     Elle s'est donc "accointée" de longue date avec Mort. La succession de trois événements fait éclater leur entente: mort du parent de La Borderie, échec devant Corfou, tempête en mer et retour impossible. Dans le dernier même, on a l'impression qu'elles se partagent la tâche, Fortune amassant toute sorte de météores hostiles (grêle, bourrasques, etc), tandis que Mort opère au sein de la mer. Cette dernière, "très infecte et puante" (
387), est venue des "bas enfers" et, un peu comme l'Arès homérique, ne choisit guère son camp, car elle "se paît de la plus faible part" (368). Charognarde prélevant son tribut sur le camp turc, elle avise l'escadre française qui s'en revient par beau temps et, nageant entre deux eaux, suit sa proie. Elle n'est d'ailleurs pas discrète dans sa poursuite, soulevant de grandes vagues, mais ce n'est pas elle qui émeut la tempête. Car dans cette position, elle est aperçue de Neptune, qui en tant que dieu ne peut souffrir pareil "monstre" en son royaume. Et la mécanique cathartique se met en route, quitte à écraser les humains: Éole exécute l'ordre de lâcher les vents ; Apollon se retire, plongeant la scène dans l'obscurité avant l'heure; et Jupiter, furieux de ce que la Mort ait quitté les abîmes, tonne jusque chez Pluton. À la Fortune d'exploiter le désordre, tandis que Mort, qui se confond alors avec Atropos (441), attend patiemment, tel un requin, que sa victime tombe à l'eau. Finalement, elle ne cède que devant la menace d'Amour (de la rendre amoureuse: voir Amour), car qui voudrait d'elle, laide comme elle est ? L'issue serait comique, si ce n'est que Mort se venge sur les galères de Barberousse, dont elle engloutit vingt-deux. Traitée à la limite du burlesque, l'allégorie de la Mort a montré cependant qu'elle se rit du fracas des dieux, et sait tirer parti de toutes les situations. Elle est, quant au fond, indémodable! Quant à Fortune, le vers 192 rappelle que "Dieu au bon droict donra bonne fortune", et ce n'est pas des dieux qu'elle dépend, mais de Dieu même. Du reste, pour être un élu de Sa grâce, ne faut-il pas quelque persécution? Seul l'annihilement de la volonté personnelle devant les desseins de Dieu permet de s'affranchir de l'esclavage de Fortune. Du Bellay ("Las ! où est maintenant ce mépris de Fortune?") aurait dû s'en souvenir. Autant la Fortune reste pure abstraction, puisssance instable au-dessus de nos têtes, autant la Mort est, sinon précisément décrite, du moins notée de laideur monstrueuse et puissante, n'attendant qu'un retour de mode, peut-être, pour se remétamorphoser en dragon .
Amour (373, 669 à 675-691-696-709 à 738): Amour, correspondant à la figure de Cupidon, fils de Vénus, se pose dès le départ comme protecteur de La Borderie. À ce titre, il apparaît presque comme une allégorie, une simple abstraction, s'opposant à Fortune et à Mort, dont il déjoue les embûches. De façon à peine plus figurative, on le voit éveiller par sa mère Vénus au cœur du narrateur, où il dormait tout nu "secrètement, de peur d'être connu" (discrétion assez inhabituelle, qui tire, de façon paradoxale, la figure de Cupidon vers la conception médiévale de l'honnête amour), pour combattre la Mort. Il lui suffit de la menacer de ses flèches pour qu'elle abandonne la partie. De fait, son ardeur guerrière est si grande, qu'il s'en mord (675, probablement les lèvres). Dépité de n'avoir pas trouvé son adversaire, il passe sa colère sur les vents (jouant ainsi le rôle de Neptune chez Virgile), et menace leur maître, Éole, de représailles. Puis il rentre, toujours aussi discrètement, au cœur du narrateur, qui lui jure, après ce bienfait, d'être son "serf" pendant mille ans.
     En lui faisant jouer les chevaliers vengeurs, La Borderie apprivoise tout ce qu'Amour peut avoir de menaçant et l'enrôle dans ce que nous aurions envie de nommer l'éternel combat d'Éros contre Thanatos. Pour brosser son personnage, il a moins retouché la vieille image médiévale de Cupidon, que réapproprié celle de la Renaissance, plus "authentique ", à une conception de l'honnête amour qui, sous sa plume, porte encore trace de l'idéal courtois. Mais si le tracé est un peu plus Renaissance - à peine -, le fond reste médiéval. Il faut par ailleurs faire la comparaison avec L'Amie de court, du même auteur, pour mesurer la complexité de la relation que La Borderie entretient avec cette figure. Dans cette œuvre, elle inspire à l' héroïne une verve satirique qui s'exerce sur les nombreux attributs de l'allégorie: arc, torches, bandeau sur les yeux, etc, que l'Amie a beau jeu de bafouer en les prenant, un par un, au pied de la lettre. Tous ces accessoires sont absents du Voyage, sauf les flèches, seules garantes, finalement, de la ressemblance du personnage à son image, mais ici, jamais La Borderie ne l'appelle Cupidon, comme il le fait dans l'Amie de court. C'est presque tout dire. Nulle trace non plus, comme chez Almanque Papillon (auteur du Nouvel amour, l'un des textes rattachés à la Querelle des Amies), d'un divorce entre lui et sa mère,
Vénus. Amour en est le fidèle exécuteur, le ministre, la déesse restant, dans sa majesté, invisible.
    Petit enfant rageur, furieux qu'on le dérange du for intérieur des honnêtes amants, où il demeure nu comme la vérité dans le puits, fidèle exécutant des ordres de sa mère, cultivant une vertu - la discrétion - qui lui est peu connue par ailleurs, l'Amour du Voyage de La Borderie est décidément une version originale et non-conformiste d'une figure fort à la mode en son temps. N'est-ce pas que son imaginaire se meut plus volontiers dans l'allégorie, plus ductile à ses exigences éthiques, que dans la mythologie, trop précise dans son pittoresque "historique"?
Antoine, Sainct (479): voir Saints.
Apollo ou Appollo (419-929): Dieu du ciel lumineux, du soleil, il se retire "dans son divin manoir", devant la tempête - transposition des vers 88-89 du chant I de l'Énéide, où Apollon n'a nulle part, les vents "arrachant" (eripiunt) la clarté du jour. Quatre vers ici lui donneraient une forte coloration mythologique, si ce n'est que le dieu, sans se contenter de regagner son "divin manoir", s'habille de noir, transposition du phénomène virgilien de la nuit en plein jour (ponto nox incubat atra). En 929, ses prétendus pouvoirs oraculaires sont dénoncés par La Borderie, (aux sites d'Épidaure Liméra et de Delphes), qui fait un retour éclatant à l'orthodoxie biblique, après une longue période de dévotion à Vénus. Voir Phoebus, dont l'oracle, à Délos, fut véridique pour Énée (quoique mal interprété, dans un premier temps, par Anchise, qui dirigea les Troyens sur la Crète).
Argus (234): le gardien aux cent yeux préposé par Junon à la conservation de la vertu d'Io, la génisse dont Jupiter était amoureux. Il fut tué par Mercure, qui l'endormit auparavant en lui jouant des mélodies rustiques. Ici, simple mention, hors de tout contexte mythique: la flotte turque a tant de mâts qu'on a peine à les embrasser du regard, et qu'Argus n'y suffirait pas. Peut-être l'image de la forêt que suscite le grand nombre des mâts appelle-t-elle ce souvenir du monde pastoral.
Ariane (1319): Sujet d'une des premières variations sur Ariane à Naxos de la littérature française, l'héroïne malheureuse est évoquée en quelques vers, qui résument le début de son aventure avec Thésée, depuis l'épisode du Minotaure jusqu'à son enlèvement et son abandon, de la Crète à Naxos. La Borderie semble ignorer la seconde partie de son histoire, lorsque Dionysos vint la consoler. Il la laisse seule, au milieu des bêtes, qui malgré tout ont plus de pitié d'elle que son séducteur. Ariane est la figure de la victime féminine de l'amour, en lieu et place de Didon, et ce pour des raisons d'ordre idéologico-mythique, Thésée étant, puisque Grec, meilleur à flétrir que le Troyen Énée. Par ailleurs, et puisque c'est elle qui enseigne à Thésée le moyen de détruire le Minotaure, elle rejoint dans son mauvais destin les filles d'enchanteurs du folklore, qui aident le héros à triompher, mais perdent tous leurs pouvoirs devant l'amour, et finissent abandonnées par un ingrat - sortes d'anti-Médée.
Athéna (989): Avec une prononciation moderne, non érasmienne (Athina), cet autre nom, pour nous le premier, de la déese connue au Moyen Age sous le nom de Pallas, fait une courte apparition là où on l'attendait, devant Athènes, dont on nous dit qu'elle est la déesse éponyme. Sitôt après, La Borderie ajoute qu'on l'appelle encore Minerve. La connaissance que La Borderie manifeste des rapports de la déesse avec la cité qui porte son nom masque mal le silence qui occulte tout le reste, par exemple le jugement de Pâris (dont il est fait mention), et ses rapports privilégiés avec Ulysse (figure dont on ne parle jamais, bien que La Borderie ait frôlé Ithaque). Ce dernier point parce que La Borderie connaît bien mieux l'Énéide que l'Odyssée, assurément. Et Minerve ne joue pas un grand rôle dans la geste d'Énée, à la différence de Junon. Par ailleurs, comme La Borderie connaît quand même "l'excellent premier poète Homère" (v. 1426 ; mais surtout l'Iliade, apparemment ), et qu'en tant que descendant de Francus, il est plutôt pro-Troyen que pro-Grec, l'hommage qu'il rend à Pallas-Athéna l'oblige à faire silence sur sa participation à la guerre de Troie. Il a déjà bien assez de régler les comptes avec Junon!
Atropos (441): la dernière des trois Parques attend, tapie dans les flots, La Borderie, trop malade pendant la tempête pour se défendre. Serait-ce un autre nom de la Mort, que les dieux outragés s'activent à chasser de leur domaine ? Interprétation qui serait confirmée par son attitude sournoise. Jean Lemaire de Belges (1473-1525), propagateur de la légende de Francus, avait écrit des Contes d'Atropos et de Cupidon.
Aurore (890, 1385, 1525): sans être "aux doigts de rose", elle peut figurer dans l'essaim des souvenirs littéraires, alors que, de manière un peu plate ("à poindre coustumiere") il est vrai, La Borderie la convoque à éclairer son passage en Asie, au départ de Chio. Elle donne alors une légère teinte épique à ses pérégrinations.

B
Bacchus (1274): dieu du vin.
Barbe, Saincte (479): voir Saints.

C
Castor et Pollux (658): les gémeaux protecteurs des marins sont évoqués à l'occasion d'un phénomène électrique, celui-là même qu'on appelle aujourd'hui feu Saint-Elme. Toutefois, ce n'est pas ce saint qui fait concurrence aux Dioscures, mais le couple fraternel Saint Côme et Saint Damien, ce qui suscite une controverse sur le pont. Les partisans de l'antiquité sont probablement des lettrés, renseignés par Érasme dans son Naufrage de 1523. Les précisions qui manquaient sur cette tradition antique seront fournies plus tard par Rabelais dans son épisode de la tempête du Quart livre. La Borderie, pour sa part, renvoie dos à dos les uns et les autres, préférant y voir, pour son compte, une réponse à sa prière à Vénus.
Ceres (967): La mention de la déesse philanthrope par excellence intervient sans surprise avec celle d'Éleusis, où l'on célébrait ses mystères, les plus prestigieux, peut-être, de l'antiquité. À cette occasion, elle est nommée en même temps que Pallas, ce qui est plus contestable du point de vue historique. Mais rien de ce qui a trait au développement de l'intelligence industrieuse de l'homme peut-il échapper au patronnage de cette dernière ? Pourtant, quoique qualifiées de "vives" (970), ces deux divinités voient leur culte dénigré par La Borderie, qui, dans le même vers tendant à l'oxymore, parle aussi de leurs "portraits morts". Outre l'évhémérisme qui affleure ici, une touche d'iconoclasme ne messied pas en Grèce, surtout de la part d'un sympathisant des idées évangélistes, qui a une prédilection pour l'oraison intérieure. Et quelques vers plus loin (989), c'est à Triptolème qu'est attribuée l'invention de l'agriculture, au lieu de Cérès, et ce sans la moindre allusion à l'enseignement qu'il aurait, selon la tradition mythique, reçu d'elle. Cependant, dans ce vers où la dette de l'humanité lui est ainsi reconnue, le héros figure en compagnie de Pallas, comme Cérès en 967: ainsi se renoue le lien avec Éleusis, et se crée un lien confus et solide à la fois, entre trois personnages (Cérès - Pallas - Triptolème) aussi peu divinisés que possible, dont le faisceau mystique converge vers Athènes si proche, dont la première gloire s'avère être l'invention de l'agriculture. Pour finir, croisant au large de l'Attique, et sur le point de quitter ses parages, La Borderie croit voir les ruines d'un temple de Cérès (1041). Ainsi la boucle est-elle bouclée, et l'Attique entière placée, dirait-on, sous le patronnage de la déesse de l'agriculture. On a envie de répéter les paroles que Baudelaire dit avoir entendues à l'approche de Cythère: "Regardez, après tout, c'est une pauvre terre!"
Crète (905): l'île aux centum urbes d'Aen. III, 106, apparaît un court instant pour dire ce que recouvre le nom moderne de Candie. Creta Jovis magni, disait Virgile deux vers plus haut, et c'est peut-être cette expression qu'a glosée La Borderie en disant que ces cent villes étaient "à Jupiter sujettes et serviles". La Borderie note que c'est sur cette île que fut développé la culture du cépage du Malvoisie.
Cyre, Sainct (483): voir Saints.
Cytherée (Cythère) (837): La Borderie signale que sur les cartes, cette île de Vénus est appelée Cypre (858). Sûrement à cause de Cypris, l'une des épithètes de Vénus. Cette épithète vient de Chypre, île qui dispute à Cythère l'honneur d'avoir vu naître la déesse. On voit donc se concentrer le souvenir vénusien sur Cythère, et se fondre les traditions. Chypre est lointaine, renfoncée sous la pointe que fait l'Asie Mineure en s'avançant dans la Méditerranée, tandis que Cythère, au bout du Péloponnèse, est à la frontière de l'Orient et de l'Occident.

D
Damian et Cosme, Sainct(s) (656): voir Saints.
Délos: voir Ortygie.
Didon (116): reine de Carthage, à qui ses amours avec Énée furent fatales, épisode largement narré par Virgile au début de l'Énéide, surtout au livre IV. Carthage est son "fameux héritage", dans le sens d'un legs de haine et de vengeance qu'elle laissera à son peuple contre les Romains. À noter que ce qui ressortit pour nous à la mythologie est pour un homme de la Renaissance de l'histoire, puisque, en un raccourci saisissant, La Borderie conclut son évocation de la première Carthage par Scipion l'Africain (119-120). Pas un mot sur le triste destin de la fondatrice de Carthage, ni sur la responsabilité d'Énée dans celui-ci, La Borderie ayant préféré évoquer en Thésée la figure du séducteur irresponsable, car Énée est Troyen, donc apparenté aux Français.

E
Énée (272, 644,1167): voir Aeneas.
Enfer, Enfers (358-532-539-541): plus précisément "les bas Enfers", repaire de la Mort, allégorie qui joue un rôle moteur dans la tempête. On peut penser que ces enfers-là, qui correspondraient plus ou moins au Cocyte, à cause des ténèbres qui y règnent, ont plus à voir avec l'imaginaire païen que chrétien. Mais peut-être la popularité des dialogues lucianiques a-t-elle contribué, avec leurs entassements de squelettes dignes des catacombes chrétiennes et des danses macabres du XVe siècle, à créer une sorte de syncrétisme entre les deux eschatologies, qui imbibe tout l'épisode de la tempête. Quoi qu'il en soit, en 425, les Enfers sont bel et bien le domaine de Pluton, qui en a, en vertu d'un pacte originel, la garde; mais il faut croire que ce dernier est un gardien peu vigilant, ou malintentionné, et Jupiter ne s'y trompe guère, et fulmine jusqu'en ces profondeurs. En 532, les "bas Enfers" sont évoqués relativement à l'exploit de Thésée qui, comme Hercule, osa pénétrer en ces lieux obscurs, pleins de "dangers funèbres". En 541, en revanche, on est passé, avec le singulier (en Enfer), et l'allusion à Lucifer et aux âmes des damnés, à l'imaginaire chrétien, tournant du texte nécessaire si l'on veut se sortir de cette tempête qui n'en finit pas et abuse autant des esquifs sur les flots qu'elle amuse l'esprit des poètes avec ses vains jeux d'imagination païenne.
Éole (399, 722): Bien différent de chez Virgile, le dieu gardien des vents qui n'attend pas l'algarade de Neptune, et de lui-même s'active à calmer la tempête; mais il le fait de la même façon qu'il la déchaînerait, en lâchant les vents emprisonnés dans leurs antres. Ce n'est pas pour soulever les flots, mais pour "courir sus" (404) à la Mort, ce qui, en l'occurrence, semble vouloir dire combattre le mal par le mal. Du reste, les pauvres matelots ne voient guère la différence, tandis qu'Amour charge les vents qu'il a houspillés de transmettre ses menaces à leur maître - écho ironique de Virgile, où c'était Neptune qui tançait les vents, sans compter que c'était déjà l'amour (la promesse d'épouser une des nymphes de Junon) qui, chez le poète latin, décidait Éole à libérer les vents.

F
Fortune (287-299-320-376-431-439): voir Allégories.

H
Hector (1451): Associé à Achille comme étant "les plus forts" des deux camps, le héros troyen, père de Francus, est évoqué lorsque La Borderie passe non loin du site de Troie. Il évite de rappeler le résultat de l'affrontement entre les deux champions, les maintenant sur un pied d'égalité dans leurs "belliqueux efforts", tels que la postérité les juge, finalement. Paire adverse, combattant pour l'éternité, autant que Castor et Pollux forment une paire amicale.
Hero (1569): Selon la légende, Léandre traversait le Bosphore à la nage pendant la nuit pour aller retrouver Héro. Celle-ci tenait une lampe allumée au haut d'une tour pour guider son amant vers la côte. Une nuit, le vent éteignit la lampe et Léandre se noya. Le lendemain, lorsqu'elle vit le corps de son amant rejeté sur la rive, Héro se précipita dans la mer. La Borderie semble faire grief à la jeune fille de n'avoir pas su garder sa réputation, car son suicide révéla la liaison coupable qu'elle avait avec Léandre. Or, la discrétion est une des vertus essentielles de la conception courtoise de l'amour. D'autre part, si La Borderie ne peut pas plus que Léandre commander aux eaux, au moins n'est-il pas la victime consentante de Fol Amour, et il sait commander à lui-même. Héro est ainsi la seule héroïne mythologique condamnée dans le Discours pour avoir perdu "honneur et honte" en faisant se noyer Léandre, châtiment de Fol Amour. Ce qui choque La Borderie, c'est moins qu'elle ait causé la mort du jeune homme que le fait qu'elle ait exposé publiquement sa passion.

J
Jehan, Sainct (1422): voir Saints.
Jesuschrist (1419 -1518)
Juno (620): Dans la droite ligne du mythe d'Énée, relayé par celui de Francus, La Borderie invoque la déesse comme cause probable de l'épreuve qu'il traverse durant la tempête. Elle s'acharnerait ainsi sur les descendants lointains des Troyens, furieuse encore du jugement de Pâris. Mais, à lire l'invocation que La Borderie lui consacre, elle a droit à au moins autant de reproches que de vénération, et même à un défi plein d'un orgueil désespéré: qu'elle cesse donc de s'acharner sur une poignée de Français, puisque désormais ceux-ci sont trop nombreux pour craindre leur extinction. Confirmation que le fil renoué avec l'épisode de la tempête chez Virgile n'est en rien une plate répétition, mais une véritable reprise et, ici, correction par le sens de l'histoire. Déesse froide, majestueuse (et tueuse), Junon est invoquée à la troisième personne, et ce par l'intermédiaire d'un pluriel collectif, les "dieux hautains" du vers 619, que La Borderie prend à témoin. Peut-être sauront-ils la mettre à la raison ?
Juppiter (423- 906- 928): qualifié de "dieu des dieux", il n'est guère pourtant que le porte-foudre, qui tonne jusqu'au fond des Enfers, pour se venger de Pluton, coupable d'en avoir laissé sortir la Mort. Cependant, par rapport à la tradition mythologique, qui partageait le monde entre les trois frères, Jupiter, Neptune et Pluton, Jupiter est le dieu des dieux, qui a la haute main sur les Enfers, ainsi que sur la terre, sur les vivants et les morts (430), reléguant ainsi Pluton au rang de simple gardien. En 906, La Borderie rappelle sa suprématie sur la Crète et ses cent villes, sans préciser que c'est en raison de son lieu de naissance que cette île lui est consacrée. Ou plutôt, Jupiter apparaît comme un potentat moderne, le suzerain de villes qui lui sont "sujettes et serviles", sans doute par un reste d'évhémérisme dans les sources dont La Borderie s'est inspiré. Cette suzeraineté apparaît encore en 928, au sanctuaire d'Épidaure Liméra, que le dieu "tresample" (traduction du mégistos homérique, ou plutôt du maximus latin) patronne, bien que ce soit Apollon qui rende les oracles à cet endroit, comme à Delphes. Notons à ce sujet que ce semble être un besoin de l'esprit encore médiéval de La Bordrie, que cette tendance à faire patronner un lieu de culte consacré à une divinité relativement secondaire (Apollon à Épidaure Liméra, Cérès à Éleusis) par un dieu d'un rang plus élevé, comme le vassal par le suzerain (respectivement, Jupiter et Pallas).

L
Latona (198): déesse aimée de Jupiter, mère d'Apollon et de Diane. Avant d'arriver à Délos, où elle accoucha, elle dut subir des errances que lui valut la haine de Junon. L'épisode auquel fait allusion La Borderie se situe au cours de ces tribulations: mourant de soif, elle arriva à un village de Lycie, où elle demanda à boire aux paysans. Ayant essuyé un refus, elle les transforma en grenouilles. On peut se demander pourquoi La Borderie l'appelle "déesse sans vice" (v. 202). Tautologie? Ou excuse de ce que Vigny appellera "sa divine faute", aux yeux d'un public habitué à ce genre de faute à la cour?
Leander (1569): Léandre. Victime de Fol Amour, il se noya dans le Bosphore en essayant de rejoindre Héro, qui habitait sur le rivage opposé. La Borderie l'expédie tout aussi sèchement qu'Héro, en disant qu'il "Ne put à soi ni aux eaux commander". Le seul point commun que La Borderie se reconnaîtrait avec lui, c'est de ne pouvoir commander aux eaux. Mais au moins sait-il rester maître de lui.
Lucifer (540)

M
Machomet, prophète (1517- 1735)
Minerve (990): synonyme latin de Pallas, ce surnom vient en troisième lieu, après Pallas et Athéna. Le tout fait "tir groupé", en l'espace de trois vers. De fait, Pallas est le nom médiéval; Minerve, le nom latin, connu des lecteurs de Virgile; et Athéna le nom grec, et bien sûr athénien. Sous ces trois appellations, La Borderie nous invite à reconnaître la personnification de l'intelligence, perceptible à qui de droit à travers tous les siècles. Voir aussi Pallas et Athena
Minotaure (1331 sq): c'est grâce à Ariane que Thésée sut comment "destruire / Ce monstre horrible", ce qui constitue un écart par rapport à la vulgate du mythe, où si Ariane sauva Thésée par son fil, c'est à son seul courage que le héros dut de tuer l'hôte du labyrinthe. Mais ici, sans l'intervention (probablement magique) d'Ariane, le monstre aurait infligé à Thésée le sort qu'il méritait.

N
Neptune (394): intervient pendant la tempête, pour y mettre fin et chasser la Mort de son domaine marin; après tout, c'est un dieu, et y "souffrir ce monstre" lui serait "vitupere". L'imitation virgilienne est ici très superficielle, mais réelle. Ainsi, Neptune se sert de son trident, mais pas pour dégager, comme dans l'Énéide, un bateau engagé sur un récif: ici, par trois fois (396), il en frappe pour chasser la "tourmente" (sans résultat apparent). Un autre souvenir de Virgile, apparaît transposé en 388, où l'on voit une créature surnaturelle "dresser sa tête" hors de l'eau; mais au lieu que ce soit, comme en Æn I, 1, le "placidum caput" de sa Majesté marine, c'est celle de la Mort, qui avise la flottille française. Le dieu ne dit mot, à la différence de ce qui se passe chez Virgile, pas plus qu'aucun autre des antagonistes surnaturels de la tempête; mais on a l'impression que les figures mythologiques, circonscrites à leur domaine naturel, ont moins d'importance dans ce passage que les allégories (Fortune, Mort, Amour), qui mènent la danse d'une façon encore très médiévale.

O
Oenone (1446): ): le premier amour de Pâris, autre victime féminine de l'inconstance, dans ce texte, avec Ariane. Elle est évoquée moins longuement, faisant valoir la félonie de Pâris (qui la "trompa d'amour feinte"), ainsi que l'univers pastoral et son innocence, qu'elle représente. En effet, c'est lorsqu'il était berger sur le mont Ida que Pâris connut Oenone.
Ortygie (1166, 1170): nom originel de Délos, avant que cette île accueillît les couches de Latone. Depuis la naissance d'Apollon et d'Artémis, cette île, jadis errante, se fixa à son emplacement actuel et prit le nom de Délos, "la brillante", nom qui fait écho au surnom d'Apollon, Phoebus. Ortygie est le seul nom que La Borderie emploie, suivant en cela Virgile qui, au chant III de l'Énéide, n'en connaît pas d'autre, et ne fait allusion à celui, autrement plus usité, de Délos, que par l'épithète Delius appliqué à Apollon. La Borderie fait du reste référence à l'épisode de l'oracle visité par Énée. Il a eu vent aussi de la légende de l'île errante, mais l'applique à toutes les Cyclades (1163- 1164), au centre desquelles se situe Délos. Après Cythère, qu'il a le bonheur de voir, Délos est l'île qui semble exercer sur lui le plus d'intérêt, en raison du souvenir virgilien, apparemment. Mais hélas! nul n'a su lui dire laquelle c'était.

P
Pallas (967- 988): Ce nom est le plus fréquent au cours du Moyen Age, où elle symbolise la vie contemplative (voir par exemple les Échecs amoureux et leur glose par Évrard de Conty); et c'est celui que La Borderie emploie le plus volontiers. Il attribue à la déesse un rôle dans les cultes d'Éleusis, à côté de Cérès, dans un passage qui se termine par une dénonciation de l'idolâtrie païenne. Puis Pallas revient en compagnie de Triptolème, pour partager avec le héros la gloire d'avoir donné l'agriculture aux humains. À cette occasion, elle reçoit également tout son jeu de synonymes: Athéna (ou plutôt Athina, dans une prononciation plus moderne), Minerve. Ainsi lui reconnaît-on son rôle éponymique envers Athènes, mais, ne seraient les vers 967 sq, où on lui attribue un temple, on a peine à se persuader qu'il s'agit là d'une divinité comme Vénus ou Junon, ayant des pouvoirs supra-naturels, et l'évhémérisme diffus qui caractérise tout ce que La Borderie nous dit d'elle nous incite à voir en elle la personnification de l'intelligence créatrice, et dans ses adorateurs des naïfs bien intentionnés. Impression d'autant plus vive qu'elle n'est jamais nommée dans l'évocation du jugement de Pâris (voir trois déesses). Jamais non plus la déesse n'apparaît dans sa personnalité guerrière. voir aussi Minerve et Athena
Paris (626- 1444- 1447): Fils de Priam et d'Hécube, il est à l'origine de la guerre de Troie. La "légèreté" de son jugement est désavouée par La Borderie, qui s'en repent pour ses "majeurs", faisant par là de l'homme fatal de Troie l'ancêtre des Français. Ceci durant la tempête (626), moment obligé d'un acte de contrition. Plus tard (1544), passant près des "monts Idées", il n'oublie pas de détester l'abandon d'Œnone par le berger qu'était alors Pâris, ce qui sous-entend au moins trois degrés dans l'exploitation du mythe: le niveau historique, troyen, via Francus, relais implicite; celui, intime, de l'amour que La Borderie emporte avec lui, et auquel il confronte les mauvais exemples que sont Pâris et Thésée ; et celui de la pastorale, où Pâris fait figure d'Adam-Caïn tout à la fois, auteur du crime originel dans cet univers de l'amour (souvent malheureux, d'ailleurs), recréé par Sannazaro, avec toutefois l'ambiguité que son fameux jugement "des trois Déesses nues" (1447) recèle: coupable, certes - car c'est lui qui "mut le principe aux guerres survenues" (1448) - mais mis sur la voie de la tentation par la divinité même. Cependant, l'expression de La Borderie, qui met en avant l'abandon d'Œnone, pour ne parler qu'ensuite du jugement, suggère que la légèreté de Pâris fut celle du cœur avant tout. Car, en lui donnant le prix, Pâris n'avait-il pas en vue la récompense que Vénus lui avait promise, c'est-à-dire l'amour de la plus belle femme du monde ? Ajoutons que La Borderie ne peut entièrement désavouer ce jugement, dans la mesure où il se présente lui-même comme vouant un culte particulier à Vénus.
Paul, Sainct (1442): voir Saints.
Phoebus (467- 891- 1166): Le "brillant", épithète d'Apollon, qui sert de transition entre ce dieu et le Soleil, auquel il finit par être assimilé. Chez La Borderie toutefois, l'assimilation ne paraît pas totale, et si c'est Phoebus qui accomplit imperturbablement "son cerne rond" et plonge ensuite les malheureux Français dans la nuit, Apollon, lui, abandonne le spectacle dès le v.419, laissant place à une sorte de clarté obscure. En 891, Phoebus succède très logiquement à la lune. Mais en 1167, à propos de Délos et de son oracle, l'assimilation à Apollon est complète On a même l'impression que le souvenir d'Énée, venu y consulter l'oracle (véridique) du dieu, confère un surcroît de religiosité au site, sans oublier, il est vrai, que l'attente de La Borderie est avivée par la frustration de ne pas savoir laquelle des îles qu'il double est "l'île sacrée".
Pierre, Sainct (482): voir Saints.
Pollux (658): voir Castor et Pollux
Pluton (425): simple gardien des Enfers, assez négligent pour en avoir laissé échapper la Mort en personne, et qui reçoit de puissants coups de semonce de la part de Jupiter tonnant pour ce qui n'est peut-être après tout qu'une complaisance, puisque Pluton.est quasiment Plutus, le riche, et que les riches, c'est bien connu, n'en ont jamais assez.

S
Saints: Ils ont leur place dans cet index, dans la mesure où leur efficace est, aux yeux de l'évangéliste La Borderie, tout aussi mythique que celle des divinités païennes - moins, parfois. Ils interviennent à deux reprises, dans la bouche des marins, qui les invoquent d'abord en 479 sq, au plus fort de la tempête, alors que chacun supplie son protecteur de le sauver; puis en 651 sq, avec l'explication de ce météore qu'on appelle aujourd'hui feu saint Elme, et que les uns attribuent aux bienheureux Côme et Damien (656), les autres à Castor et Pollux, tandis que La Borderie, in petto, remercie sa protectrice, Vénus, de lui envoyer un signe.
     Pour le premier passage, il est bien difficile de dire pour quelles raisons et parfois quels saints précisément sont invoqués, en raison du caractère individuel des réactions mentionnées, de l'effet de variété et de désordre que La Borderie veut provoquer, ainsi que du scepticisme de La Borderie lui-même, pour ne pas dire plus. Pour saint Pierre (
482), c'est peut-être l'Apôtre, ou, comme le dit Érasme dans le Naufrage, "je ne sais quel Pierre" ; pour saint Antoine (479), lequel encore? l'ermite, celui des visions diaboliques? saint Antoine de Padoue, très populaire? pour sainte Barbe (ibidem), elle est peut-être déjà la patronne des artilleurs; pour saint Cyr (483, "Cyre"), il est l'occasion d'un pieux calembour qui, pour grotesque qu'il semble à La Borderie, n'en recouvre pas moins et un genre d'étymologie populaire qui avait cours (Cyr, la cire), et un acte d'une religiosité très ancienne, i.e. un ex-voto, en l'espèce de "sa pesanteur et quantité de cire". La comparaison avec le Naufrage d'Érasme, source d'inspiration de ce trait, lève toute ambiguité: il s'agit d'un cierge gigantesque, aussi grand que la statue du saint, à laquelle le superstitieux attache une dévotion on ne peut plus matérielle.
     Pour le second passage (
651 sq), saint Côme et saint Damien arrivent à point nommé pour disputer la place à leurs prédécesseurs antiques, Castor et Pollux. En effet, d'après la Légende dorée, ces frères jumeaux, tous deux médecins, soignant gratuitement, résistèrent à tous les supplices, notamment ceux de la noyade en mer et du feu, avant d'être décapités. En eux se réunissent donc la gémellité, la familiarité avec l'eau et le feu, et l'esprit bienfaisant, pour les rendre aptes à concurrencer auprès des marins le couple fraternel païen. On discerne fort bien, à l'occasion de cette dispute sur le pont, les niveaux de culture, populaire chez les marins et forçats, et humaniste, probablement chez quelques officiers et passagers.

T
Theseus (531- 1317- 1342): le héros athénien est évoqué à deux reprises. D'abord, en 531, il sert de référent mythique (dans ce qui apparaît comme une hyperbole) aux malheureux Français, contraints de refaire en plein jour, sous le souffle de la Tramontane, la route périlleuse par où le Siroc les avait menés la nuit. À ce sujet, La Borderie semble se référer à une version de la légende de Thésée inconnue des mythographes: Thésée, à peine remonté des Enfers, aurait été obligé par les dieux d'y retourner. Ce qui revient probablement à dire qu'après avoir été délivré (par Hercule) des Enfers, où il s'était imprudemment engagé avec son ami Pirithoos le Lapithe (qui y resta définitivement), Thésée avait retrouvé son royaume d'Athènes occupé par un autre, et qu'il n'avait pas tardé à mourir en exil. Destin passablement absurde. Mais de fait, l'épisode de la descente aux enfers est celui qui, dans sa légende, précède sa mort. Ensuite, à partir de 1317, c'est l'épisode d'Ariane à Naxos qui est évoqué, pour flétrir l'ingratitude et l'inconstance du héros, dans un jeu de miroir inverse et déformant, La Borderie craignant à plusieurs reprises d'être abandonné pendant son voyage par la dame de ses pensées. Thésée est ainsi, à coups de grandes exclamations, vilipendé, maudit, ce qui finalement justifie la triste fin de ses jours, par quoi il avait fait son entrée dans le poème. Ainsi apparaît-il comme un personnage négatif, autant et plus que Pâris. Son histoire est "trop énorme". Bien qu'il fût roi d'Athènes, il ne semble pas avoir part à la gloire de la grande cité.
Triptoleme (988): Héros lié aux mystères d'Eleusis dont on lui attribue la fondation. Fils du rois Céléos, il fut choisi par Démèter pour semer le blé sur toute la terre.
Troie (621, 630, 1440, 1446) : Ville de Pâris et, implicitement, de Francus, en butte à la haine de Junon. Ce n'est pas tant sur le site de la ville, auprès duquel La Borderie croit être passé, ou sur les détails des combats opposant Achille et Hector, rapidement mentionnés (en insistant tout de même sur la férocité des Grecs), que La Borderie aime à s'étendre. De toutes les façons, il la contourne, et se plaît à en parler de manière indirecte: les "monts Idées", où vivait Pâris, et surtout Junon, l'ennemie majeure des Troyens. En fait, Troie se confond avec les Troyens, et ceux-ci sont les ancêtres des Français. Plus qu'un lieu historique, c'est un thème mythique. Les Français avaient-ils connaissance de l'anecdote selon laquelle Mehmet II, après la prise de Constantinople, vint se recueillir sur le site de Troie (ou celui qu'on croyait tel, en ces temps pré-schliemanniens), en disant qu'à présent la ville était vengée? Cela expliquerait peut-être pourquoi la politique d'alliance avec les Turcs de François 1er gêna si peu les intellectuels français, par ailleurs intéressés par le mythe médiéval de Francus - sans compter que la tradition d'hostilité envers les schismatiques orthodoxes s'en trouvait ravivée, et l'éventuel remords de les avoir laissé détruire, étouffé.
Trois déesses nues (1447): Celles du jugement de Pâris: Vénus, Minerve, Junon. Vénus, protectrice des Troyens et de leur lointain descendant La Borderie, qui lui voue une dévotion d'autant plus vive qu'il est amoureux. Junon n'est invoquée que durant la tempête. Minerve (ou Athéna, ou Pallas) passe presque inaperçue, à la fois éponyme d'Athènes et co-inventrice de l'agriculture avec Triptolème, et n'est jamais nommée dans l'affaire du jugement de Pâris. Il y a donc beaucoup de non-dit dans la mythologie de La Borderie.

V
Vénus (640- 662- 838): Protectrice de La Borderie à double titre, comme lointain cousin d'Énée par Francus, et comme amoureux, Vénus est requise d'intervenir dans ce qui est aussi son domaine, la mer, son élément natal (650), qu'elle a pouvoir d'apaiser, comme on sait au moins depuis Lucrèce. Aussi lui adresse-t-il une prière, aussitôt suivie d'un météore lumineux, qu'il interprète comme une réponse favorable, tandis que ses compagnons de voyage en disputent l'attribution, qui à saint Côme et saint Damien, qui à Castor et Pollux. Qualifiée de Bonne Dame (664), elle œuvre surtout "spirituellement" en déléguant ses pouvoirs apaisants à son fils Amour (669), qui s'emploie à chasser Mort de la mer où elle dressait ses embûches.
     Une seconde fois, au large de Cythère (
837 sq), une même prière silencieuse a un effet semblable, et la déesse renforce le bon vent, tout en "adoucissant" l'onde. La Borderie se plaît à croire que les temples dressés jadis dans cette île à la déesse Cythérée subsistent en tant qu'"édifices" (842), même si le culte en est aboli. L'expression semble s'ingénier à éviter d'évoquer les ruines. On songe à Baudelaire, mais aussi bien La Borderie évite-t-il de passer trop près du rivage, et le culte à la fois littéraire et intériorisé de Vénus est chez lui bien vivant. Au point que l'expression quasi-redondante "Temples ayant propres aux sacrifices" (841) laisse penser que, si l'on avait fait escale, La Borderie aurait été tenté de renouveler le culte.